Cauchemar

J’entre dans l’amphithéâtre. Malgré l’immensité des lieux, il fait chaud. Je m’avance vers l’estrade, les bras chargés de photocopies, mon ordinateur pesant lourd sur mon épaule endolorie. Pourquoi ai-je mis des talons? Je vacille en descendant les marches interminables qui me conduisent sur la scène. C’est mon premier cours en amphi, moi qui n’ai jamais enseigné que dans des petites salles de 40 personnes. Aujourd’hui, ils seront 400. 

Autour de moi, le bruit des étudiants qui s’installent, papotent, et semblent faire peu de cas de ma présence. Je tapote le microphone du doigt, racle ma gorge et lance un « Hello everyone, please have a seat so that we can begin ». Ma voix n’a pas tremblé. C’est déjà ça. Pas de réaction dans la salle où les étudiants avancent mollement, dans un brouhaha incompréhensible. Je les observe, mais ne vois qu’une masse sans visage. 

Je décide de commencer le cours, malgré la rumeur ambiante. Je sais qu’en amphi, il est impossible d’avoir le silence complet. Il faut juste que je m’habitue et que je me lance. J’ouvre mon ordinateur, je farfouille dans mes papiers. Je ne retrouve pas mon premier cours. Je ris nerveusement. Wait a second guys. Je sens les regards converger vers moi tandis que je cherche de plus en plus vainement un papier qui n’est manifestement pas dans ma sacoche. Non, pas aujourd’hui! Je ne vais quand même pas improviser 1h30 de cours magistral! La rumeur grandit dans la salle, amplifiée par les volumes démesurés. Une goutte de sueur perle sur ma joue. Il fait vraiment trop chaud ici. 

Et puis ça commence. Un « C’est vraiment n’importe quoi! » s’élève. Suivi d’un « C’est quoi cette prof? » anonyme. Je les prends en pleine figure. OK let’s start, people! Mais personne ne m’écoute. Les étudiants ne sont même pas assis. Ils approchent, m’encerclent, le visage méprisant. Et là, je réalise que je les connais. Ils sont tous là: Ahmed, Toufik, Etienne, Sofiane, et même… non c’est impossible! Jean-Kevin! Tous les élèves qui ont, à un moment ou un autre de ma carrière, réussi à me déstabiliser par leur comportement, leurs mots et parfois leur violence. Ils sont tous là et ils me narguent, Jean-Kevin en tête, entraînant les autres dans leur lynchage public. 

Je n’ai jamais eu aussi chaud, j’essaye de me raccrocher à un semblant d’autorité. Asseyez-vous ou sortez! Merde, c’est sorti en français. J’ai l’impression d’avoir des papiers plein les mains et ne plus savoir qu’en faire. Ils tombent par terre, je les ramasse. Les étudiants n’obtempèrent toujours pas et me regardent m’enliser dans la masse de polycopiés. La pendule indique qu’une heure est déjà passée. C’est impossible. Nous n’avons rien fait. Ils ne sont même pas assis et je ne me rappelle même plus ce que j’étais censée leur enseigner. Ils ont mis au jour l’imposture que je suis et ils le savent. Ils n’éprouvent aucune pitié. Je ferme les yeux un instant, priant pour me réveiller de ce cauchemar éveillé. Et le rire grinçant de Jean-Kevin retentit. 

 

Illustration: Le Cauchemar, Füssli, 1781.