femme-debordee-2

Ami lecteur. 

Comment te narrer ma grande première dans le monde des working moms? Si on était dans le regretté jeu "Pyramides", je te dirais "3 cases: cernes - marathon - Shiva (le dieu aux 4 bras, inculte)." Donc oué je confirme, pour ceux qui auraient encore des doutes, combiner boulot à temps plein (même dans un domaine de feignasses comme le mien) et l'élevage éducation d'un nain de 1 an (nous reviendrons sur le sujet dans un prochain billet), et ben c'est chaud cacao! 

Le concept de double journée commence à me devenir douloureusement familier et des dilemmes inédits se posent à moi: finir de préparer mon cours pour demain ou dîner? répondre aux 50 mails d'étudiants ou de collègues en perdition ou aller aux ouatères? faire les courses pour remplir un frigo désespérément vide ou jouer avec ma fille (le choix est vite fait, ça fait 3 semaines qu'on mange des pâtes…)? Bref, me voilà officiellement débordead

Mais comme ma vie n'est qu'une trépidante aventure, je ne peux m'empêcher d'empiéter sur mon précieux temps de sommeil pour te décrire un peu les énergumènes que j'ai le bonheur de croiser en ce moment: les étudiants. 

Pour que tu comprennes mieux, il faut que tu saches que je ne fais pas qu'enseigner à l'université. J'ai aussi des responsabilités administratives du style gérer l'anglais pour les non-spécialistes (c'est-à-dire pour les pauvres âmes qui pensaient en avoir fini avec l'ingliche après le bac mais en fait pas du tout, ils vont s'en coltiner pendant encore 3 ans, c'est pas faute de les avoir prévenus quand ils étaient encore des nains de seconde que l'ingliche était in-con-tour-nable alors apprenez vos verbes irréguliers bordel). Donc en gros, je gère les merdes, notamment dans le département d'études artistiques où je dois faire face à une triple problématique: 

1). L'administration s'est un peu plantée à la rentrée (ami euphémisme, bonjour!) et a ouvert des TDs de 45 places alors que les salles ne peuvent contenir que 35 étudiants (sans parler du côté extrêmement peu pédagogique d'avoir des effectifs aussi pléthoriques dans un cours de langue vivante…). 

2). Les départements artistiques ont foutu des ateliers pile sur les créneaux réservés à l'anglais ce qui fait qu'un certain nombre d'étudiants se sont tous rués sur l'unique cours qui n'entrait pas en conflit avec leur emploi du temps, créant un léger déséquilibre puisque ledit TD regroupe maintenant 45 étudiants (avec une liste d'attente d'une dizaine de personnes) tandis que d'autres TDs ne comptent que 5 ou 6 inscrits et devront fermer. Amie incohérence, bonsoir. 

3). Les étudiants ont une vie: certains doivent travailler pour financer leurs études, d'autres sont inscrits au conservatoire pour parfaire leur formation, qui de cantatrice chauve, qui de futur acteur de navets français. D'autres encore ont tout simplement poney ou pas envie de revenir pour "juste 1h30 de cours, vous comprenez Madame, c'est bête quand même" (et moi c*nnard, tu crois que ça m'amuse de venir pour 2h de cours certains jours? Non mais je n'ai pas le choix alors je le fais!). 

Je me retrouve donc avec des mails de profs s'énervant devant leurs effectifs exagérés, que c'est impossible de faire cours dans ces conditions, que l'administration n'est qu'une incarnation moderne du satanisme, que si ça continue, ça va pas pouvoir continuer. Et je les comprends parfaitement. Sauf qu'à part leur suggérer de demander à des volontaires de se diriger vers les TDs moins chargés pour que tous puissent travailler dans des conditions correctes, je vois pas ce que je peux faire. 

Et d'un autre côté, j'ai des étudiants qui ne comprennent pas pourquoi leur prof ne les a pas sur ses listes alors que c'est eux qui se sont trompés de groupe (j'ai quand même 2 étudiants de 3ème année de licence qui viennent depuis 3 semaines dans un cours de 1ère année, s'en s'être rendu compte de leur erreur… - les boulets!).

J'ai des étudiants qui m'écrivent que, quand même, le cours est beaucoup trop facile pour eux après n'y avoir été qu'une seule fois. Que le test de niveau les a placés en niveau 2, mais que eux estiment ("sans prétention de ma part" m'a précisé l'étudiante en question) qu'ils seraient mieux en niveau 3, normalement réservés aux bilingues. Je réponds donc à ces étudiants que la prochaine fois, ils n'auront qu'à réussir le test et qu'en attendant, ils seront ravis d'avoir 20/20 à leurs partiels puisqu'ils sont si bilingues.

Et enfin, j'ai des étudiants qui m'écrivent pour exposer leur situation, les conflits d'emploi du temps, leurs obligations personnelles. Ceux-là, je fais de mon mieux pour les aider… quand ils demandent gentiment. C'est dingue le nombre de jeunes qui pensent que tout leur est dû. Que leur inscription à l'université passe après leur job, leur cours de théâtre privé, leur entraînement de sport. A se demander pourquoi ils s'y sont inscrits finalement puisqu'ils ne le perçoivent que comme une contrainte. 

Attention, ne te méprends pas, lecteur humaniste, je comprends parfaitement qu'on doive bosser pour payer ses études et que quand on étudie la musique par exemple, il est normal de suivre des cours de chant au conservatoire. Mais en quoi cela fait-il de moi une faiseuse de miracles? Si un TD est plein à craquer, ce n'est pas par sadisme que je réponds à un étudiant que je ne peux pas l'y inscrire. A moins de leur proposer de s'asseoir par terre ou sur les genoux de leurs camarades, ou encore de virer un étudiant déjà inscrit pour leur faire de la place, je ne vais pas sotir de lapin de mon chapeau de magicienne. La plupart des étudiants sont sensibles à cet argument et comprennent bien que, malgré la meilleure volonté du monde, il est difficile d'ajuster l'emploi de 10999 étudiants à celui d'une personne. Ceux-là sont en général extrêmement polis dans leur demande et expriment un semblant de remord pour la gêne occasionnée. Mais d'autres ne voient aucun problème à m'écrire des mails limite insultants, en me prenant de haut (moi misérable prof chargée d'administration) et en m'expliquant qu'ils ne voient pas où est le problème à faire une minuscule exception pour les arranger, que eux trouvent qu'il y a de la place dans ce TD, que la fac est dans l'obligation d'assurer leur formation et qu'en gros, s'ils ratent leur année, leur diplôme, leur vie, ce sera la faute à la vilaine université, même pas fichue de se plier en quatre pour répondre à leur situation personnelle. 

Ces étudiants-là me rappellent bizarrement certains anciens élèves de ma ZEP ou d'ailleurs, toujours dans la revendication de ce qu'ils estiment leur être dû, mais jamais dans l'acceptation de leurs propres devoirs. Apparemment, même avec quelques années de plus, ce trait de caractère persiste. Et j'ai l'impression de passer pour une grande sadique quand je rappelle à un étudiant que s'il s'est (librement, personne ne l'a forcé) inscrit dans une formation universitaire, c'est qu'il s'engage à en suivre les enseignements. Si l'emploi du temps proposé (et dieu sait s'il est tout de même assez flexible) ne lui convient pas, ce n'est pas à l'université de s'adapter, mais à lui. Ben apparemment, c'est vachement mal vu de dire des choses comme ça à certaines personnes.  

Tu l'auras compris, cher lecteur, je suis légèrement irritée par ces considérations bêtement logistiques. Heureusement, j'enseigne l'ingliche et c'est ma joie. Demain je retournerai dans les sphères nébuleuses de la littérature anglaise et aurai le bonheur de faire découvrir Oscar Wilde à mes 45 étudiants de 3ème année. 

"Man is a rational animal who always loses his temper when he is called upon to act in accordance with the dictates of reason."