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Dans ma fac, on a repoussé la rentrée au 28 septembre. Quand j’en parle autour de moi, les gens me regardent avec de grands yeux, presque inquiets de ce mois d’oisiveté qui m’attend, on a vraiment pas une réputation de feignasses pour rien, nous les profs, je vais trop m’ennuyer sans rien à faire pendant tout le mois de septembre. 

Si je ne faisais pas un micro-AVC à chaque fois qu’on me demande « Mais tu vas faire QUOI pendant TOUT CE TEMPS?! », je répondrais avec un tact passif-agressif « RIEN, je pars aux Seychelles peaufiner mon bronzage » mais comme je suis une gentille Titcheur payée par le contribuable (c’est ma faute, ma grande faute), je me sens obligée de détailler mes occupations pour justifier ce choix de décaler le début du semestre et branler la nouille pendant que tout le reste de la France va bosser. 

On nous a donc généreusement octroyé une semaine supplémentaire par rapport à d’habitude tout bêtement parce que nous ne reprenons pas les cours normalement. Si les élèves du secondaire et du primaire ont cours « presque » normalement, les étudiants, eux, vont se taper un protocole sanitaire aux fines herbes: distanciation physique obligatoire, cours en 1/2 groupes partiellement à distance, gel hydro alcoolique obligatoire à l’entrée en cours, masque obligatoire tout le temps et partout, emploi du temps imbitable (certains cours sont en visioconférence, d’autres en présentiel mais en 1/2 groupes en alternant selon un code couleur savant, d’autres auront lieu uniquement sur la plate-forme numérique de travail…). 

Bref, c’est un joyeux bordel pour les profs, je n’ose imaginer le carnage que ce sera chez nos chers étudiants.  

Donc en ce moment, je suis en train de m’échiner à transformer tous mes cours du 1er semestre à distance, dans un format pas trop indigeste pour les étudiants qui vont bouffer de la visioconférence et qui vont perdre 3 dioptries par oeil à force de travailler sur écran. S’ils arrivent à comprendre leur emploi du temps et les jours où ils ont le droit de se rendre sur le campus, ils arriveront peut-être à se faire des amis et à profiter de leur vie étudiante. Ils n’auront probablement aucune idée de ce à quoi ressemblent leurs profs. Au mieux, ils en verront la partie supérieure. Idem pour nous, qui allons croiser des hordes de regards anonymes, camouflés sous leurs masques. Je n’arrive même pas à imaginer comment je vais faire mon cours masquée (va expliquer la prononciation d’un mot sans montrer ta bouche…). On fait tous du mieux qu’on peut mais tout de même, je plains la génération de bacheliers 2020 qui n’a pas eu cours depuis mars, pas passé les épreuves du bac (ça va leur faire tout drôle les partiels tous groupés sur une semaine deux fois par an…), qui n’auront pas ou peu les moyens de sociabiliser à la fac et qui vont très probablement connaître un taux d’échec retentissant en première année… 

Pas beaucoup de positif dans ce post de rentrée. Pourtant j’aime toujours autant mon métier. Je suis déçue de ne pas pouvoir mieux accompagner mes premières années autrement que dans des visioconférences hebdomadaires. Je trouve malgré tout beaucoup davantages à l’enseignement à distance (pour peu qu’on ait le temps de se former et de repenser sa pédagogie); mais je suis en colère contre cette situation qui va creuser encore plus les inégalités car, soyons clairs, ça va être darwinien cette année: seuls les plus forts (the fittest, en ingliche, terme beaucoup plus adéquat qu’en français) survivront.

Espérons que toutes ces mesures serviront à quelque chose, parce que cette jeunesse à qui on dit de faire des études pour avoir un bon job, de ne pas faire la fête pour ne pas contaminer leur entourage, de faire des stages pour gagner de l’expérience, mais d’être assidus en cours pour réussir leur année, de ne pas fumer pour ne pas avoir le cancer, de mettre une capote pour ne pas avoir le sida, de mettre un masque pour ne pas choper le COVID, de consommer moins pour moins polluer, de lâcher leur portable pour mieux communiquer, bref, de faire un peu moins de bruit quand ils vivent parce que ça gêne les voisins, cette jeunesse-là, elle en prend plein la tronche et je trouve ça injuste.  

Alors oui, on est tous dans cette situation à la noix, mais en fait non. Toi (oui, toi lecteur) qui a eu 20 ans un jour (il y a plus ou moins longtemps) (j’ai envie de dire plus que moins mais j’ai aussi envie de garder mon lectorat). Toi, tu as fait ta rentrée à la fac (ou en prépa, ou en BTS comme tu veux), avec des rêves plein la tête, des projets, des désirs, une soif de croquer la vie à pleines dents, de savourer ces années dont on ne cesse de dire qu’il faut « profiter » car ce sont « les meilleures » (si, si, on a tous une Tata Nath’ ou un Papy-chou qui nous a dit « Aaahh! 20 ans! Profite! Ca passe tellement vite! Les plus belles années de ma vie! » et qui se resservent un verre de Banyuls avant de te donner des conseils pour réussir tes études et ta vie). Toi, tu as certainement connu des difficultés aussi, tu as peut-être eu du mal à trouver un boulot stable, ou un amoureux, ou à faire un bébé, tu as peut-être eu des merdes de santé aussi, je dis pas que la vie est rose pour tout le monde. Mais avoue que là, quand même, la génération 2020 dans son ensemble est gâtée: une pandémie comme le monde n’en pas connu depuis la grippe espagnole de 1918, et une récession inédite depuis la deuxième guerre mondiale. Les mômes n’ont pas encore commencé leurs études qu’ils savent qu’ils peineront à trouver un emploi (s'ils sont toujours en vie à la fin de leur master). Ajoute à cela le changement climatique qui leur prépare une planète bien dégueulasse à habiter et je crois qu’on aura fait le tour. 

Voilà, ce petit post de rentrée est terminé. Il y avait moins de nostalgie du tableau noir et de bonne odeur de cahiers neufs qu’à l’accoutumée. Ca grince peut-être un peu plus que d’habitude. Mais en même temps, tu la sens toi la bonne odeur des cahiers neufs à travers un masque chirurgical?