holiness

Oui je cite Saint Matthieu. Je te rappelle que je suis (censée être) catholique. Donc je cite Saint Matthieu si je veux. Pour les profanes, les Béatitudes sont ces petites maximes qui en gros t’expliquent que c’est pas trop grave si c’est la lose pour toi ici bas, parce que ce sera proportionnellement inversement mieux là haut, une fois que tu boufferas les pissenlits par la racine. Donc en langage courant, mon titre serait: « trop bonne trop conne - mais c’est pas grave, j’hérite de ton appart dans l’afterlife ». 

 

Bref. J’étais au square cet après-midi, savourant les derniers rayons d’un soleil automnal, assise sur un banc, surveillant d’un oeil mi-clos mes 3 filles et leur cousine qui s’ébattaient allègrement. Je sentais le soleil chauffer ma peau, je me laissais aller à mes rêveries quand une voix, à côté de moi, me demanda: « Vous avez 4 filles? ». Cheveux blancs, lisses, coiffées d’une barrette, rouge à lèvre framboise, long manteau de fourrure, et bottines très fashions: une fringante octogénaire était assise à côté de moi. 

 

Je lui répondis gentiment: « Non, moi j’en ai 3, mais leur cousine est avec nous ce weekend » (petite parenthèse: si je ne suis pas canonisée après ça, je vois pas quoi faire de plus). Elle me complimente sur leur beauté et leur grâce. Je la remercie pour ses talents d’observation (mes filles et leur cousine sont objectivement des bombasses, même si je t’accorde que ce n’est peut-être pas le terme le plus adapté pour parler d’enfants de 4 à 8 ans). Je m’apprêtais à replonger dans mes rêveries quand la vieille dame poursuivit: « Vous savez, moi j’ai trois petits-enfants. Oh ils sont grands maintenant mais la dernière n’a que 10 ans. Et bien vous me croyez si je vous dis qu’ils ont préféré rester à la maison jouer aux cartes plutôt que de sortir avec moi? Du coup, j’ai pris la petite parce que quand même, ils ont besoin d’air ces petits. Moi, j’ai grandi à Lyon et bien tous les weekends, j’étais place Bellecour! Ah mais ils l’ont bétonnée depuis! De mon temps, il y avait des chaises et on pouvait courir. Mais ma belle-fille, elle, est partie faire des courses. Vous pensez qu’elle m’aurait proposé de venir avec elle? Non!! Elle a 49 ans, je crois. Enfin bon, elle est mariée à mon fils. Et ma fille vient d’avoir une deuxième fille. Eléa. Elana. Je ne sais plus, je n’ai pas compris son prénom. Elle a 6 mois… »

 

J’acquiesçais gentiment au début, rebondissant parfois sur ses remarques par d’habiles « ah mais les jeunes aujourd’hui, vous savez…. » (#vieillepeau), essayant même parfois de faire la conversation. Je la trouvais touchante et intéressante, cette mamie parisienne jusqu’au bout des ongles qu’elle avait vernis, mais je me rendis vite compte que sa logorrhée serait un monologue et non un dialogue. Je me souviens d’ailleurs exactement du moment où j’ai lâché l’affaire. Elle me racontait sa vie, Lyonnaise de naissance, montée à Paris à 24 ans sur les conseils d’une amie, choix jamais regretté, ses copains, ses amants, son mari, les quartiers dans lesquels elle a vécus (le 17ème arrondissement, puis le 14ème maintenant, vous ne connaissez pas la rue du Château?). C’est quand nous en arrivâmes au poids de son fils à la naissance (4,3 kg) que j’avoue avoir arrêté d’écouter. Je sortis mon livre et me mis à lire. Enfin, à faire semblant car elle ne comprit pas du tout le message et continuait tantôt à me raconter sa vie, tantôt à se plaindre de sa belle-fille et de son gendre, ces abrutis, qui ne faisaient aucun effort avec elle. Je me souviens m’être dit que je les comprenais un peu quand même et la laissait parler. Elle n’avait manifestement pas besoin que quelqu’un lui réponde, mais juste que quelqu’un l’écoute. C’est ce que je fis semblant de faire, lançant des « ah? » et des « ah oui? » de temps à autre mais regardant ostensiblement mon livre (que je n’ai donc jamais réussi à lire, soyons très clairs) et me disant in petto que j’étais en train de me faire griller mon premier après-midi de vacances. 

 

Quand les enfants arrivèrent pour réclamer leur goûter, la dame se proposa de me garder la place sur le banc le temps que j’aille leur chercher quelque chose à la boulangerie. Je déclinais l’offre poliment et m’enfuis avec les enfants, bien contente d’avoir enfin un prétexte pour stopper la conversation et reprendre le contrôle de mon après-midi. L’once de culpabilité qui pointait s’évapora très vite: à peine fus-je partie qu’une dame d’une cinquantaine d’années s’installa à ma place sur le banc, accueillie d'un large sourire par ma mamie ravie de retrouver une oreille attentive ou pas, peu importe finalement. 

 

Je repartis avec un sentiment mitigé: contente d’avoir permis à une veille dame de se sentir un peu moins seule (même si son mari est toujours là, vu ce que j’ai compris, elle a réussi à saouler l’intégralité de sa famille au point que ses beaux-enfants ne font plus aucun effort avec elle), et un peu dégoûtée de m’être fait pourrir cet après-midi que j’espérais égoïstement passer à lire au soleil. Alors je ne sais pas si j’irai au paradis, mais si j’en crois Saint Matthieu, je devrais hériter d’un appartement prochainement. 

 

PS: Tu es indigné par tant d’égoïsme, lecteur attendri? Je précise que j’écris ce billet un samedi soir à 22h, alors que les 4 enfants sus-mentionnées refusent d’aller se coucher et que Tendrépoux n’est pas encore rentré de sa session de planche à voile (si, rappelle toi, je t’avais parlé de ses pratiques déviantes ici). Alors j’ai le droit de me plaindre et de fantasmer des héritages improbables si je veux.