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Ce matin, ma fac était bloquée. Portes barricadées avec force mobilier renversé, bannières avec des slogans à l’orthographe parfois douteuse et aux revendications très variées (« Etudiant.e.s amianté.es: fac bloquée » - « Chien Guevara » - Gni?), quelques gamins cagoulés (« parce que sinon les fachos nous menacent de mort madame » - ah bon?), un panier rempli de salade et de brocoli (je te jure) et deux chiens qui gambadaient (des labradors - on est dans une fac de lettres, on aime l’amour). On avait été prévenu: jeudi dernier, une AG s’était tenue sur le parvis du campus et une bonne soixantaine d’étudiants s’étaient succédé au micro pour partager leurs points de vue dans l’indifférence quasi générale. Un vote avait eu lieu et une majorité de 26 voix avait décrété un blocus ce matin. La démocratie quoi. 

 

Sauf que, évidemment, quand des centaines d’étudiants sont arrivés lundi matin, certains pour passer leurs partiels, d’autres pour bêtement aller en cours, et ont trouvé portes closes, ce processus très « démocratique » a vite trouvé sa limite. Une AG et des débats ont été imposés par une minorité d’étudiants bloqueurs, ravis de tous pouvoir nous réunir pour débattre, bien malgré nous, sur la réforme de l’université, de la SNCF, Notre-Dame des Landes, la casse sociale, etc. « Bah oui parce que quand on organise des AG, personne ne vient », se plaint une organisatrice. Prenons donc les gens en otage et forçons les à écouter la bonne parole, ce sera mieux donc. 

 

Je suis restée près de 6h à écouter les « débats » sous la pluie. Oui parce que malgré le fait que des centaines d’étudiants criaient leur désir de voir le blocus se lever, les GO tenaient à leur AG, leur ordre du jour à 4 points et leur « débat ». Qu’à cela ne tienne, à 9h on nous annonce que l’AG se tiendra à 11H et sera suivie d’un vote. Tous, étudiants, profs et personnel administratif, pour ou contre, décident de rester et de faire entendre leur voix. A 11H, l’AG « s’organise ». Tu noteras, lecteur attentif, mon usage abondant de guillemets. Parce qu’à 11H, et devant une foule sans cesse plus grande, les organisateurs n’avaient pas anticipé qu’il fallait un lieu pour se réunir et une sono pour se faire entendre. Après une tentative avortée de tous nous faire rentrer dans un amphi trop petit, décision est prise de tenir l’AG sur le parvis. Nous sommes donc priés de nous assoir. Puis, un jeune homme s’est mis à s’époumoner dans un porte-voix pour nous expliquer le principe d’une tribune muette. Nous avons donc tous appris, comme de gentils moutons, à faire les marionnettes, les bras en l’air si nous étions d’accord ou à croiser les bras dans le cas contraire. Au bout d’1h, quelqu’un a eu la brillante idée d’installer un micro et un ampli, nous laissant amplement le temps de prendre connaissance des tracts distribués à l’entrée. 

Je t’en ai mis une petite photo pour qu’on ne puisse pas me targuer d’être de mauvaise foi ou mauvaise langue.

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 Voilà. Je te passe le reste du document, bourré de généralisations, inexactitudes et exagérations sauvages: « A la fin, si on parvient à faire des études malgré la sélection, nos diplômes qu’on aura achetés, ne donneront plus accès à des droits collectifs. Nous n’aurons plus de droits du tout, nous serons des salariés jetables ! ». Et nous mourrons tous amiantés. 

 

Quand enfin l’apparition d’un micro a pu rendre les propos des uns et des autres audibles, les «débats » ont pu commencer. Enfin, les débats. Les prises de parole, à tour de rôle, de gens tantôt pour le blocus tantôt contre. Avec des arguments plus ou moins pertinents des deux côtés. Ceux qui voulaient bloquer la fac étaient taxés de feignasses irresponsables, ceux qui voulaient débloquer de fachos égoïstes. De la nuance quoi. Le tout sous une pluie qui n’a cessé de croître, exacerbant un peu plus les passions. 

Quand enfin nous sommes passés au vote, là aussi la désorganisation régnait. Plus de 30 minutes pour décider de comment procéder avant de convenir, au final, de regrouper les gens de chaque côté du parvis avec un groupe « pour le blocus » et un groupe « contre » et de compter chaque personne en les faisant ressortir de la fac. Là encore, ça n’a pas été sans peine puisque le groupe « contre » exigeait que seuls les étudiants en possession de leur carte universitaire puissent voter afin que ne pèsent pas dans les votes les voix de personnes extérieures à notre fac (les mêmes qui portaient masques et cagoules…). Les organisateurs commençaient à en avoir assez et à le faire savoir. « De toutes façons, je m’en bats les couilles, on refera une AG jeudi prochain quelle que soit l’issue du vote! », s’est écriée une organisatrice, avec classe et distinction, sous les protestations générales. 

 Trempée et transie de froid, j’avoue être partie une fois avoir pu voter. Je ne sais pas encore ce qui a été décidé même si, à vue de nez, le groupe des opposants au blocus me semblait plus nombreux que ceux qui voulaient poursuivre le mouvement. Je sais juste que j’ai des dizaines de mails d’étudiants et de profs qui m’attendent et qui me posent tous la même question: Qu’est-ce qu’on fait maintenant? 

Je ne sais pas. On verra. Pour l’instant, j’essaye de me remettre de la violence latente de ce mouvement, où on se fait traiter de « fachos » quand on émet une opinion divergente, où on est soit « pour » soit « contre », sans nuance possible, où une poignée de personnes peut se permettre de décider de ce que toute une communauté estudiantine doit faire, quand et sous quelles modalités, de quoi l’on peut parler et à quel moment. Le tout sous l’étendard de la démocratie. Evidemment. 

PS: on m’informe que la poursuite du blocus a été votée. Je n’arrive pas à avoir les chiffres officiels du comptage mais on va dire que la démocratie a parlé. Le bien a triomphé du mal. Les gentils vont pouvoir sauver les méchants malgré eux et avec un peu de chance, tout le monde aura 10/20 à son semestre.