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Ils sont ma raison d'être. Littéralement. Sans eux, je n’existerai pas c'est aussi simple que ça. A-t-on jamais vu un être humain sain d'esprit pérorer pendant des heures face à des tables vides, gesticulant, gribouillant quelques notes au tableau et se retournant théâtralement devant des chaises inoccupées? Si, peut-être quelque candidat à des primaires électorales en manque cruel de notoriété lors d'un meeting raté.

Bref. Sans étudiants, pas de prof alors que l'inverse n'est pas nécessairement vrai. Laisse moi te présenter quelques personnalités croisées ce semestre à la fac.

 

Le retardataire

Il arrive en retard de 10 minutes car il "n'a pas trouvé la salle madame". Il s'assied un peu bruyamment, encore essoufflé et sort ses affaires avec précipitation. Son téléphone sonne, ajoutant à sa confusion. C'est à ce moment là que je lui demande: "Mais qui êtes-vous?"

Nous sommes le 13 décembre, soit l'avant-dernière semaine du semestre. Je n'ai jamais vu cet étudiant en cours et suppute qu'il doit être inscrit sur ma liste et que, bien que n'ayant jamais fait acte de présence, il s'inquiète subitement de ce qu'il pourrait y avoir à réviser pour le partiel de la semaine prochaine. Que nenni. Le jeune homme se lance dans une tirade m'expliquant qu'il vient de s'inscrire dans notre université et que par conséquent il se rend bien compte qu'il a raté quelques cours (euphémisme) mais qu'il veut quand même passer des examens même s'il sait que ça va être difficile (litote). C'est sur que réviser un semestre de travail dans toutes les matières en une semaine et sans une page de cours, ça va être un peu chaud cacao (métaphore). Et puis l'anglais, on sait ce que c'est hein! Un petit sujet d'expression écrite qu'on peut improviser sur le coin de la table sans avoir suivi un cours (ironie). Après tout ça se saurait si les cours de langue étaient pensés selon une progression pédagogique bien précise (antithèse). C'est pas comme si la prof (bibi en l'occurrence) avait passé des heures à penser sa séquence, à dégoter les documents les plus adaptés, à les didactiser, à imaginer des activités créatives et originales pour que ses étudiants travaillent des compétences bien ciblées (re-antithèse). Et puis une copie de plus ou de moins à corriger ça ne fera pas de différence hein?

 

La malade

Elle arrive essoufflée et en larmes avec 30 minutes de retard. C'est le jour de l'examen. Livide, les joues encore humides, elle me souffle dans un sanglot: "Je sus désolée madame, je sais, je suis en retard, mais je suis malade. " Alors que je m'inquiète de son état et lui tapote l’épaule dans un geste réconfortant, elle prononce les deux syllabes qui fâchent : "ga-stro". Je retire ma main de son épaule et arrête de respirer. Je la regarde scanner la pièce à la recherche d’une place libre et peine à contenir un « non pas là! » instinctif lorsqu’elle s'installe à la table juste devant mon bureau. Elle respire bruyamment, se dandine sur sa chaise et pousse des soupirs de malaise pendant 20 bonnes minutes avant de se précipiter dehors et de revenir un bon quart d'heure plus tard, verte, en m'expliquant qu’elle ne va pas pouvoir rester jusqu'au bout. Sans blague. Elle plie ses affaires en réprimant un haut-le-cœur et prend congé sous le regard interrogateur des ses camarades, innocents dans leur ignorance. Après son départ, je me frotte frénétiquement les mains avec le gel hydroalcoolique qui ne me quitte jamais et envisage de brûler la copie qu'elle m'a tout de même rendue. J’imagine la pauvre jeune fille, malade, mais devant reprendre son RER pour rentrer chez elle et agoniser sous sa couette, angoissant à l’idée de rater tous ses partiels. Je lui envoie un email rassurant pour lui proposer de rattraper son examen ultérieurement, lui rappelle de bien consulter un médecin pour avoir un certificat médical expliquant son absence et lui conseille de se reposer pour guérir au plus vite. Et de bien rester au chaud. Chez elle.

 

Le négociateur

Il m’a écrit un email. Et puis un deuxième. Mais comme mes réponses ne le satisfaisaient pas, il sollicite un entretien en personne, « pour mieux vous expliquer ma situation madame. » Sauf que sa situation était déjà parfaitement claire dans son premier mail (de 100 lignes). Ainsi que dans ses deuxième et troisième mails (de 400 lignes). Il a 12,5 de moyenne en anglais ce semestre. Or il lui faut impérativement 14 pour présenter un dossier de master 2. Il sait qu’il a des lacunes mais il a vraiment beaucoup travaillé, et puis il a un job à côté pour payer ses études et il fait aussi du théâtre alors il n’a pas beaucoup de temps pour ses études. Et puis l’anglais, c’est une matière mineure, hein. Il trouve que, quand même, je note sévèrement et que ses copies méritaient bien plus que les notes que je lui ai mises. D’ailleurs vous êtes sûre que vous avez bien lu cette phrase là, non parce que j’ai bien mis le « s » à la troisième personne, hein, c’est juste que j’écris pas très lisiblement. Il ne voit pas pourquoi je ne pourrai pas lui rajouter quelques points sur sa moyenne. Ca ne va pas changer ma vie, mais lui, ça fera toute la différence. Non, ce n’est pas ce qu’il dit à tous les profs. C’est juste en anglais qu’il lui faut 14. C’est bête, quand même, vous trouvez pas madame ? Franchement, vous pourriez faire un petit effort.

Le négociateur est reparti avec sa moyenne de 12,5 et quelques réflexions bien senties sur les notions d’effort, d’équité, d’exigence de niveau et de respect dû aux enseignants. Je crois qu’il a aussi appris une nouvelle expression anglophone. WTF.

 

La surdouée

Elle est en double cursus droit-études moldaves. Elle travaille à côté bien sûr car elle vient d’un milieu modeste et sa bourse ne couvre pas tous ses frais. Elle veut présenter un dossier pour partir en séjour ERASMUS l’année prochaine et du coup, elle aimerait bien débuter le portugais en plus de ses cours d’anglais car elle rêve d’aller à Lisbonne. Elle rend des travaux impeccables et toujours à l’heure. Elle n’a été absente qu’une seule fois dans le semestre et elle me prie de l’excuser mais sa maman est décédée le mois dernier, d’ailleurs voici le certificat de décès, mais je vous promets madame, je vais rattraper votre cours. Elle s’investit dans l’association de théâtre de la fac car elle trouve ça passionnant et me demande si elle peut proposer des activités théâtrales pour mon cours d’anglais oral car elle a de supers idées. Je regarde ce petit bout de femme d’une vingtaine d’années, éblouie par tant d’énergie, de motivation, de passion, de projets. Cette femme ira loin, me dis-je, très loin. Rien ne l’arrêtera.

 

L’étudiant lambda

Je le croise dans un couloir. Je sais que je le connais car il me sourit et me dit bonjour. Je ne sais pas s’il se rend compte que je n’ai absolument aucune idée de qui il est ni dans quel cours il est mais j’espère que mon sourire franc et mon salut dynamique donneront le change. Je fais un effort surhumain pour noter un détail physique qui me permettra de l’identifier la prochaine fois. En vain évidemment. Il fait partie de mes 350 étudiants ce semestre, et à moins de me faire son exposé à poil, il y a peu de chance que je me rappelle de lui avant la fin de l’année. Il s’assied au milieu de ses camarades, 2 rangs avant le fond de la pièce. Fondu dans la masse, caché derrière l’écran de son ordinateur ou la tête penchée sur ses notes, il participe peu et évite mon regard quand je pose une question. Dans les activités de groupe il reste un peu dans son coin mais pas assez pour que je le remarque et l’encourage à s’investir davantage. D’ailleurs, il est en général une fille. Car les hommes sont rares dans les matières enseignées dans ma faculté et par conséquent je me rappelle plus vite d’eux.

Elle traverse ma vie sans y laisser de trace particulière. Elle s’appelle Léa, Manon ou Sara. Elle est brune et enveloppée dans une grande écharpe de laine. J’aimerais bien la connaître mieux car je sais qu’elle est fascinante. D’ailleurs c’est en général quand je lis sa copie que je réalise qui j’ai devant moi : un esprit fin et pertinent qui s’exprime avec clarté. Elle se livre un peu, ouvre la porte vers son monde et je la découvre le temps d’une correction. Le temps de m’apercevoir que, décidemment, il y a des frustrations dans ce métier où on abat des heures de cours devant des publics anonymes et trop nombreux…