sexpowerment

Je ne t’ai pas habitué aux chroniques littéraires, ami lecteur, mais là, je n’ai pu résister à la perche tendue par Marine d’Une Chambre à Moi. Sa critique du livre de Camille Emmanuelle, Sexpowerment, m’avait intéressée mais, de son propre aveu, elle n’avait pas eu le courage de terminer le livre et proposait à ses lecteurs de l’envoyer à celui ou celle qui serait intéressé(e) pour en faire une critique. 

Etait-ce le manque de sommeil ou le sujet racoleur? Je ne sais pas, mais je me suis portée volontaire et quelques jours plus tard, je recevais la bête. C’était il y a un mois donc (oui, j’ai mis un mois à le lire, et encore, je trouve que j’ai fait vite) (si tu voyais la tronche de mes nuits et de mes journées tu comprendrais mieux pourquoi il est quasi miraculeux que j’ai trouvé le temps de finir ce livre, encore plus d’en écrire une critique!)(et Tendrépoux n’y est malheureusement pas pour grand chose…)(d’où, peut-être cette lecture un peu olé-olé #psychoàdeuxballes). Bref.  

Le livre se présente comme un essai traitant de la notion de « Sexpowerment » (contraction de sex et de empowerment), que l’auteur définit de la sorte: « Le sexpowerment, c’est intégrer les diverses identités sexuelles et amoureuses; c’est admettre qu’entre adultes consentants, tout est permis dans le sexe; c’est se réjouir de voir que les frontières entre les notions autrefois rigides de féminité et de virilité, entre la norme et le hors-norme, entre ce qui est sale et ce qui est noble, ont bougé; c’est se battre contre les stéréotypes sur la sexualité féminine et masculine; c’est promouvoir une éducation sexuelle pour les jeunes et les moins jeunes; c’est se moquer des culs-serrés, des pudibonds et de soi-même; c’est ne pas prendre les femmes pour des victimes et les hommes pour des dominants; c’est considérer que les questions de plaisir sexuel et de représentation des corps sont des questions intimes, culturelles, mais aussi profondément politiques; c’est intégrer du pluriel, en parlant de sexualités et de féministes. »

Jusque là, rien de choquant. A part le passage sur les « culs-serrés et les pudibonds » que je trouve réducteur, je trouve l’idée plutôt séduisante. Camille Emmanuelle se revendique « féministe sexe-positive » (de l’américain sex positive feminist) qui se traduit aussi par « féministe pro-sexe ». L’auteur souligne d’ailleurs que cette appellation est maladroite car elle sous-entend que les autres formes de féministes seraient « anti-sexe », ce qui est faux. 

Bref, l’idée générale c’est que la libération des femmes passe aussi par une dénonciation des discours et injonctions de la société qui contraignent le corps et la sexualité des femmes comme des hommes. 

J’ai été plutôt séduite par certains passages de ce livre, moi qui me suis penchée sur les gender studies pendant mes études (il faudra un jour reparler de cet amalgame ridicule en France sur la « théorie du genre » qui a fait couler tant d’encre à l’époque des ABCD de l’égalité…). Il y a plein de références très intéressantes à des féministes de la 3ème vague et elle retrace brillamment l’historique des mouvements féministes. Elle souligne d’ailleurs un point auquel j’adhère totalement: il n’y a pas un féminisme mais des féminismes et « adhérer à un mouvement, c’est prendre le risque de devoir accepter, selon la loi de la majorité, des prises de position qui vont à l’encontre de ses convictions personnelles. » Entre le mouvement des Femen, « Osez le féminisme » ou autre girl power il y a parfois un monde. Et pourtant, tous ces mouvements revendiquent à la base une seule et même chose, la défense des droits des femmes. Ils ne sont juste pas toujours d’accord sur ce que cela recouvre. 

Or, à mon humble avis, s’il y a des combats sur lesquels il ne faut rien lâcher (droit à disposer de son corps, lutte contre les violences faites aux femmes, le sexisme et les discriminations sexuelles, entre autres), il me semble qu’il faut également savoir accepter la pluralité des femmes et leur laisser la liberté de choisir ce qu’elles veulent. On peut être féministe et mère au foyer. Ou féministe et catholique. Si, si, c’est possible. C’est pourquoi le discours de Camille Emmanuelle m’énerve un peu parfois. Très axé sur le porno (c’en est presque une obsession par endroit), elle ne semble envisager la sexualité que comme très, voire excessivement, libérée (moi je dirais trash, mais je passerais certainement pour une « cul-serrée pudibonde »). 

Certains passages sont volontairement crus, notamment le dernier chapitre où l’auteur narre de façon très graphique comment elle et son mari « baisent ». Pourquoi pas. Je ne vois pas bien à quoi cela sert (émoustiller le lecteur? illustrer son propos « je parle de cul si je veux et comme je veux »?) et cela m’agace d’autant plus qu’elle dit plein de choses très intéressantes par ailleurs. 

Alors oui, j’imagine que tout le monde serait plus détendu du string si tout le monde pouvait atteindre régulièrement des orgasmes sismiques. Certes, les sex toys sont des inventions sympathiques et font de très jolis cadeaux de première communion. Je conviens également que si certain.e.s s’éclatent à fréquenter les clubs échangistes ou à pratiquer le SM, ils devraient en avoir le droit tant que tout cela est fait dans le consentement. Mais j’ai trouvé pénible, à la longue, cette insistance lourdingue de l’auteur sur ce type de pratiques. Libérer la parole autour du sexe, pourquoi pas. Faire l’apologie du porno comme symbole ultime de la libération de la femme, je couine. 

Il y a d’ailleurs tout un passage qui m’aurait fait rire si ce n’était pas en réalité affligeant où l’auteur explique qu’il ne faut pas s’affoler si un adolescent de 12 ans se balade sur You Porn. Si tu es une jeune vierge effarouchée, tu ignores peut-être que You Porn est le Google du porno où se mélangent films X plus ou moins amateurs et où on en trouve pour tous les goûts. En gros, si ton truc c’est les sexagénaires unijambistes et zoophiles, tu trouveras ton bonheur. Il y a de tout sur ce site, mais pour l’auteur, il faut faire confiance aux ados, ces digital natives qui savent faire la part des choses entre fiction et réalité. Son argument: « Se dit-on: « Oh mon Dieu, mon ado a vu Spiderman, j’ai peur qu’il commence à enfiler un collant ridicule et à grimper sur les immeubles de la Défense? » Non. » Bim! V’la l’argument choc. Alors déjà 1) Camille Emmanuelle n’est clairement pas encore maman, sinon elle saurait que les gamins (même de 12 ans) adoooorent se déguiser en Spiderman et grimper partout et surtout là où c’est bien dangereux et 2) ce qu’un ado peut voir sur les sites du genre You Porn est violent. Vraiment violent. Y a qu’à voir les intitulés des vidéos qui savent vendre du rêve (je vais édulcorer un peu, sinon ça fait saigner les yeux): « Jeune pucelle se fait déflorer par 3 jouvenceaux montés comme des ânes » ou « Grosse escalope qui aime siffler se prend deux bottes dans le fût. » De la poésie pure en somme. L’auteur le reconnaît elle-même et avoue avoir cherché longtemps un porno qui sublime le rapport sexuel. On se doute qu’un môme de 12 ans ne va pas pousser ses recherches cinématographiques aussi loin. Et même s’il sait faire le distinguo entre fiction et réalité, quelle image du rapport homme-femme est systématiquement donnée? Une image où la femme est soumise et subit un rapport souvent douloureux où personne n’a l’air de prendre vraiment de plaisir si l’on en croit les mimiques (ridicules) des « acteurs » et où le seul but semble être d’enchaîner les positions toutes plus inconfortables les unes que les autres. 

Alors c’est quoi la solution? « Le collège propose bien un cours d’éducation sexuelle, mais il est rapide et basique, et centré uniquement sur les questions de procréation et de prévention. » déplore Camille Emmanuelle. J’ai envie de dire que c’est déjà pas mal, même si cet enseignement est très certainement perfectible. Je ne pense vraiment pas que le collège soit le lieu idoine où enseigner aux jeunes ce qu’est le plaisir sexuel et comment se le procurer, à soi-même et à autrui. 

Parenthèse lol: je suis en train de m’imaginer le cours de bio, genre cours magistral, où le pauvre prof de SVT se retrouve à expliquer comment stimuler le point G lors d’un rapport sur son tableau blanc interactif devant une audience qui ricane bêtement. Parenthèse refermée. 

L’auteur suggère que des émissions TV pourraient très bien faire le job, comme en Angleterre où la BBC propose depuis 7 ans un Sex education show. Je partage son avis, pour le coup, car s’il est délicat de parler plaisir et désir sexuel avec ses parents ou ses profs, si les copains de classe ou internet ne sont pas les mieux placés pour expliquer les choses pédagogiquement (tu imagines un tutoriel sur la toupie hongroise toi?), une émission de TV  bien fichue pourrait préciser deux-trois trucs importants (le respect de l’autre et de soi, la notion de consentement, les questions de prévention des MST et des grossesses non désirées, la géographie du sexe aussi pourquoi pas…). Mais pourquoi ne pas tout simplement laisser les jeunes faire leurs propres découvertes? Pourquoi vouloir absolument que chaque rapport, même (voire surtout) le premier, soit exceptionnel? Le sexe, c’est une rencontre entre deux corps qui doivent apprendre à se connaître. Il n’y a pas de manuel d’instruction universel qui fonctionnerait pour tout le monde et heureusement! Il y’a des fois où c’est magique, où la terre tremble tellement c’est bon, mais il y a aussi des ratés, des « je suis pas dans le mood », des alchimies qui ne fonctionnent pas. C’est comme ça. Et ce n’est pas grave. 

La lecture de cet essai, même si elle m’a parfois agacée, même si je ne suis pas d’accord avec tout ce que dit l’auteur, a au moins eu le mérite de soulever quelques questions auxquelles je n’avais pas encore pensé (pour l’instant, la question qui me turlupine - pun intended - est plutôt de savoir si mes nuits seront complètes, à défaut de torrides). 

J’ai 3 filles. Je compte bien les élever dans l’idée qu’elles peuvent être et faire ce qu’elles veulent et qu’elles pourront aimer qui elles veulent. Je voudrais leur apprendre le respect qu’elles se doivent à elles-mêmes et qu’elles doivent exiger des autres. Je voudrais qu’elles aient une conscience féministe, c’est-à-dire qu’elles sachent que les droits qu’elles ont aujourd’hui ont été chèrement acquis et qu’il faudra toujours être sur le qui-vive pour les protéger. J’espère qu’un jour elles rencontreront un homme qui les aimera pour ce qu’elles sont, non pas en tant que femmes, mais simplement en tant qu’être humain. Parce qu’au final, à mon sens, le féminisme devrait surtout avoir pour but de disparaître: quand il n’y aura plus besoin de défendre les droits de la femme mais qu’hommes et femmes, en tant qu’êtres humains, disposerons des mêmes libertés et des mêmes droits, sans que le sexe n’ait quoique ce soit à voir dedans.