Profaufoyer

Mamerveille a 4 ans 1/2. Plus tard, quand elle sera au CP et qu’elle sera une adulte (sic), elle sera médecin à l’hôpital ET pompier. C’est la maîtresse qui leur a expliqué qu’un jour, il faudra qu’ils choisissent un métier. 

Du coup, j’ai demandé à ma fille si elle savait quel était mon métier, à moi sa maman. Réponse lapidaire: 

« Bah, toi, tu restes à la maison et tu t’occupes de nous. »

Certes. Il faut dire que je suis à la maison quand son papa l’emmène à l’école et que c’est moi qui vient la chercher. Autant dire que, dans son esprit enfantin, elle doit s’imaginer que je rentre m’asseoir sur le canapé et que j’attends gentiment l’heure de redevenir une maman pendant qu’elle est à l’école.

Je lui explique donc que moi aussi, je suis un genre de maîtresse, sauf que mes élèves à moi sont beaucoup plus grands et que je leur enseigne l’anglais. 

Mamerveille me regarde, l’air surpris, puis me demande: 

« Non mais tu travailles pas vraiment? »

Bon. Manifestement, ma fille ne se rend pas compte que j’ai repris le boulot. C’est bon signe, me diras-tu, cela veut dire que j’arrive à me consacrer totalement aux enfants quand ils sont là et que j’ai réussi à établir une saine barrière entre ma vie professionnelle et ma vie familiale. Mouais. Pas faux. 

Mais alors pourquoi tous les parents d’élèves, mes amis et mes collègues à la fac pensent-ils que je suis encore en congé maternité? Je sais que celui-ci est particulièrement long pour un 3ème enfant (26 semaines), mais il est terminé depuis février tout de même. 

La réponse est simple en fait. J’ai repris le boulot, oui, mais à distance. Comme je te l’expliquais ici, c’est la solution que nous avons trouvé, mon administration et moi, pour que je fasse mon service sans que cela ne soit trop compliqué par rapport aux étudiants et au recrutement des profs qui m’ont remplacée pendant mon congé maternité. Du coup, je travaille de chez moi. Et comme je n’aurai de place en crèche pour Royal Baby qu’en septembre et que recruter une nounou pour quelques heures par semaine et seulement jusqu’à fin avril (puisque le semestre s’achève à ce moment là) était mission impossible, et bien c’est moi qui garde ma puînée. 

J’ai donc le statut complètement bâtard de prof au foyer. Remarque, dans l’imaginaire collectif, j’ai l’impression que ces 2 fonctions sont de toutes façons interchangeables puisque nous les profs avons déjà des horaires teeeeeeeellement légers que nous sommes assimilés à des mères au foyer déguisées (et payées par la collectivité) puisque nous avons la chance de pouvoir pointer à 16h30 à la sortie de l’école récupérer notre progéniture, leur préparer un goûter 100% home-made, gluten-free, et bio et les emmener s’aérer au parc où nous avons prévu tout un tas d’activités ludo-pédagogiques visant à les faire devenir bilingues en ingliche tout en faisant du toboggan. Et je ne te parle pas de toutes ces vacances scolaires où nous pouvons à loisir emmener nos enfants en croisière aux Bahamas ou au ski à Courchevel grâce à notre indécente augmentation salariale (mon Dieu que vais-je pouvoir faire de tout cet argent??)

Sauf que en fait non. Mais alors, qu’est-ce que c’est qu’un prof au foyer

 

Etre prof au foyer, c’est tout faire avec un bébé greffé sous le bras ou un enfant en mode relou dans les parages: préparer l’organisation de l’année prochaine avec une collègue au téléphone tout en changeant une couche débordante, animer une discussion en ligne avec mes étudiants tout en donnant une purée, lire mes mails aux toilettes pendant que Maprinchesse tambourine à la porte en hurlant « Maman, caca, Maman caca ».

Etre prof au foyer, c’est préparer mes cours pendant les siestes du bébé. Et donc mettre une semaine à préparer 3 activités…

C’est corriger les devoirs de mes étudiants dans la cuisine pendant que Mamerveille me pose mille questions (Pourquoi les pigeons ils peuvent voler et pas moi? Et comment je peux faire pour voler? Et quand est-ce que mes cheveux ils seront aussi longs que ceux de Raiponce? Et pourquoi la belle-mère de Blanche-Neige elle veut la tuer? C’est quoi une belle-mère? and so on). 

C’est répondre aux mails de mes collègues le plus rapidement possible pour leur faire croire voir que je suis au taquet mais jamais entre 18h et 20h, évidemment, puisque c’est le créneau de la mort qui tue où j’enchaîne rentrée du square, bain des 3, dîner des 3 et coucher des 3 (autant te dire qu’à 20h, je ne suis qu’une loque qui n’a même plus la force de se servir un apéro!). 

Etre prof au foyer, c’est n’être tellement jamais à la fac que je ne croise jamais mes collègues et que, du coup, on a un peu tendance à m’oublier lorsqu’une réunion s’organise par exemple. Et à m’oublier tout court (*violons*). 

C’est passer beaucoup de temps à rappeler que oui, oui, j’ai repris le boulot, oui, oui, vous pouvez m’appeler et me demander de faire des trucs et oui, oui, je serai là mardi à 14h sans problème pour le conseil scientifique. 

C’est donc aussi faire croire à tout le monde que, non non y a pas de problème pour être là demain de 10h à 13h, alors que je n'ai aucune idée de qui va garder le bébé (ma mère, cette sainte femme), mais ça, chut, il ne faut pas le dire. 

Etre prof au foyer, c’est passer son temps à se justifier: non je ne suis pas en vacances, oui j’ai du travail, non pas autant que d’habitude mais franchement, avec les enfants, c'est tout comme, oui je reprends à temps plein en septembre, non je ne suis pas en congé parental, je fais cours, même si ça peut paraître virtuel parce que c’est en ligne. 

 

Mais être prof au foyer, c’est aussi avoir le confort de prendre son temps: le matin, je me lève, je prépare le petit déjeuner de mon petit monde, habille les deux grandes pour que leur papa les emmène à l’école et à la crèche, m’occupe du bébé pendant que Tendrépoux se prépare. A 8h20, tout le monde quitte la maison et le bébé est recouchée pour sa sieste. Je suis encore en pyjama, les cheveux en pagaille mais je peux enfin m’asseoir et prendre mon café. Dans le silence. 

Etre prof au foyer, c’est savourer une parenthèse appréciable dans une vie professionnelle qui apparaît un peu comme toute tracée.

C’est ne pas avoir d’abonnement pour le métro. 

C’est ne quasiment jamais prendre le métro d’ailleurs. 

C’est ne plus avoir à rater de cours pour emmener un enfant chez le pédiatre. 

C’est ne plus courir à la fin de la journée pour récupérer les enfants à l’école et à la crèche. 

C’est pouvoir faire la sieste après une nuit moisie à 1) essuyer du vomi, 2) consoler une enfant qui a fait un cauchemar, 3) ramasser une tétine perdue, 4) dormir avec un petit être qui a 40° de fièvre et qui ne veut pas rester dans son lit. 

C’est prendre une grosse respiration avant de plonger dans le grand bain en septembre prochain: 10 TDs par semaine, des cours en ligne, des responsabilités administratives, une grande fille en grande section de maternelle, une moyenne fille chez les « grands » et un bébé chez les « petits » dans la même crèche. Des trajets en métro, des horaires à tenir, des sacs trop lourds, des talons trop hauts, des centaines de copies à corriger. Et le temps qui court avec nous.