Charlie-Chaplin-in-The-Go-004

C’était un beau matin de février. Des ondées laissaient la place à un franc soleil et un vent gelé me poussait à accélérer le pas. Il allait bientôt être 11h30, l’heure d’aller chercher Mamerveille à l’école. Royal Baby était bien au chaud contre moi dans le porte-bébé et Maprinchesse montrait des signes d'énervement dans sa poussette, que les lourds sacs de course faisaient dangereusement pencher en arrière. 

Après avoir récupéré mon aînée, je me dirigeai comme à l’accoutumée vers la boulangerie afin de pouvoir calmer, d’un morceau de pain, les estomacs affamés de mes filles le temps de préparer le déjeuner. Comme bien souvent, un SDF mendiait quelques euros à la sortie de la boulangerie. Assis à même le sol, le dos contre la vitrine pour se protéger du vent, il avait le visage marqué et buriné, une barbe sale s’ouvrant sur un sourire édenté. Emmitouflé dans une couverture, les jambes repliées pour se tenir le plus chaud possible, il attendait qu’une pièce jaune vienne remplir le petit gobelet en carton qui lui servait pour demander l’aumône. 

Une bourrasque de vent glacial me saisit à ce moment-là mais ce qui me gela encore davantage, c’est la scène qui se produisit alors. 

Une vieille dame, vêtue d’une doudoune rouge, d’un bas de jogging gris, d’une paire de baskets et équipée d’un appareil photo s’approchait de la vitrine contre laquelle était assis le mendiant. Elle voulait manifestement prendre la vitrine du boulanger en photo. Il est vrai que celle-ci était croquignolette: des masques vénitiens en chocolat étaient exhibés tels des trophées de carnaval sur un lit de sucre glace. La dame, tout à son art, s’approcha et prit une première photo de la vitrine. Mais elle était trop loin, et le flash s’était reflété dans la vitre. Il lui fallait s’approcher et modifier ses réglages. Le mendiant, toujours assis à ses pieds, la regardait s’approcher de lui sans qu’elle daignât lui décrocher un regard. Elle avançait, collant son objectif à la vitrine, essayant de placer ses pieds de part et d’autre du malheureux qui ne savait littéralement plus où se mettre. Je le vis se recroqueviller davantage, évitant la chaussure de la vieille qui tâtonnait dans le vide et écrasait à moitié son manteau. Elle claqua sa langue en signe d’agacement, le nez toujours collé à son objectif, et finit par jeter un regard vers cette chose qui la gênait. Elle ne lui adressa pas un mot. Elle ne lui demanda pas s’il pouvait s’écarter pour qu’elle puisse s’approcher. Elle le piétina tout simplement et prit tout son temps pour bien réussir sa photo. Quand enfin elle eut fini son humiliante prise de vue, l’homme lui tendit son gobelet. Elle eut un geste de recul, comme si elle le voyait pour la première fois et secoua la tête en disant « Oh non, hein, ça va! » et tourna sur ses talons.

J’étais sidérée par cette scène. Une passante s’arrêta et nous échangeâmes un regard incrédule. Je dis tout haut: « Non mais j’’y crois pas! » afin de signaler à la vieille qu’elle avait eu un public. Comme elle ne réagit pas, je m’approchai d’elle et lui dis: « Dites, vous vous rendez compte qu’il y avait un être humain, là, sous vos pieds? Vous auriez pu faire attention ou vous excuser! 

- De quoi tu te mêles pétasse! »

Ah donc elle parlait français. Ce n’était même pas une touriste moldave qui eût pu ignorer les règles de savoir-vivre locales (quoiqu’en Moldavie aussi, j’imagine qu’on accorde un peu de valeur à la vie humaine). 

« Ah donc on se tutoie? J’espère que ta photo valait la peine que tu marches sur ce pauvre homme! »

J’allai me lancer dans une diatribe vengeresse lorsque Maprinchesse, qui n’avait cessé de s’agiter, parvint à se défaire de son harnais et descendit de la poussette en s’étalant par terre. Déséquilibrée, la poussette bascula brusquement en arrière sous le poids des sacs de courses. Maprinchesse se mit à hurler, toujours aplatie au sol et  Mamerveille à pleurer. Je me baissai en retenant Royal Baby dans son porte-bébé pour redresser ma cadette, calmer ma grande et ramasser mes courses qui s’étaient étalées lorsque j’entendis la vieille ricaner: « Occupe-toi plutôt de tes gosses, connasse! » 

« Ne t’inquiète pas, je m’en occupe et je leur apprendrai à respecter les gens. On ne traite pas les gens comme tu viens de le faire! » Personne n’intervînt sauf la passante avec qui j’avais échangé un regard et qui m’aida à redresser ma poussette et mes sacs de courses. La vieille s’en alla, son Nikon au cou, probablement ravie de son cliché et de son sens de la répartie. Non mais! Ce n’était certainement pas une bobo et ses 3 mouflets mal élevés qui allaient lui apprendre la vie! Elle n’avait rien fait de mal et de toutes façons, tout le monde sait que les clodos vont claquer leur aumône en picole alors très peu pour elle! Et puis il n’avait qu’à pas traîner là par terre, un peu de dignité merde! Ils nous font chier ces étrangers, nous aussi on a des problèmes chez nous. 

 

De mon côté, frustrée de ne pas avoir pu répondre à la vieille comme je l’aurais souhaité et écoeurée par toute cette scène, je renonçai à acheter ma baguette et donnai ma monnaie au SDF en bafouillant une excuse. « Je suis désolée pour tout à l’heure monsieur. Cette dame n’aurait jamais du faire ce qu’elle a fait. Tenez, c’est tout ce que j’ai sur moi. » 

 

Comme souvent lorsque ce genre de scène se produit, je me repasse le film en boucle et je me demande comment j’aurais pu réagir différemment, mieux, et ce que j’aurais pu dire pour définitivement moucher la malotrue. Alors maintenant que j’ai bien pu réfléchir à tout cela, voilà ce que j’aurais dû lui dire, dans une tirade théâtrale et sans appel: 

 

« Madame? Oui, vous, madame, que je vouvoierai parce que, même si je ne suis pas sûre que vous méritiez ce titre, j’ai du respect pour l’être humain et ne m’abaisserai pas à vous insulter. Avez-vous si peu d’arguments qu’il vous faille me traiter de « connasse » pour vous justifier? Mais peu importe, si être une connasse c’est oser s’opposer à votre comportement indécent, alors je suis la pire des connasses que la terre ait portées. 

Madame, je vous souhaite ne jamais connaître l’humiliation suprême de devoir mendier votre pitance, assise dans le froid, à supporter l’indifférence générale et remercier les quidam qui auront la générosité de se débarrasser de leur menue monnaie. 

Madame, je vous souhaite ne jamais tomber sur des personnes qui vous donneront l’impression de n’être rien. Littéralement rien. Comme si l’espace que vous occupez physiquement était une espèce de trou noir que l’on peut allègrement piétiner. 

Madame, je vous souhaite que jamais personne ne vous marche dessus alors que vous êtes déjà à terre. Que jamais vous n’ayez à ravaler votre dignité parce que quelqu’un a décidé que votre présence le dérangeait, que votre existence lui était pénible et que vous êtes tellement insignifiante qu’on peut vous écraser comme on le ferait d’une serpillère. 

Madame, je vous souhaite de ne jamais avoir à dépendre de la générosité d’autrui pour vivre -  quoique ce concept vous soit certainement inconnu. Je vous souhaite ne jamais avoir à lire dans le regard des gens le dégoût et le mépris que vous avez affiché à l’égard de ce pauvre homme.

Madame, je souhaite que votre photographie révèle la monstruosité de votre geste, et que dans la vitrine que vous avez cru bon devoir immortaliser, se reflète la silhouette du malheureux dont vous avez tout simplement nié l’humanité. 

Madame, je vous souhaite de réaliser que c’est vous qui avez perdu votre humanité en refusant de simplement parler à cet homme. Que vous auraient coûté quelques mots d’excuse quand vous lui auriez demandé (poliment) s’il pouvait se lever le temps que vous preniez votre cliché? Certainement pas les quelques pièces que vous avez de toutes façons refusé de lui donner. 

Madame, je vous souhaite que jamais personne ne regarde à travers vous comme si vous n’existiez pas, que jamais personne ne vous juge incapable de comprendre de simples mots et que jamais personne ne vous renvoie à votre misérable dénuement avec un geste d’agacement. 

Madame vous avez humilié un homme qui était déjà à terre. Je vous souhaite de passer outre mes remontrances de passante indignée et de réaliser que, peut-être, il y aurait eu une autre façon de faire, une autre façon d’être, une autre façon de parler. Certains mots me viennent à l’esprit quand je repense à vous, mais ce ne sont ni connasse, Nikon. »