Paris 131115

On s’était décidé très vite. Vendredi matin, mon amie Marine, qui tient le blog Une chambre à moi, m’appellait pour me proposer de dîner au restaurant avec elle et son amie M. qui était témoin à son mariage, comme moi. Elle était exceptionnellement à Paris pour un stage de yoga et c’était une belle occasion pour moi de laisser mon bébé de 7 semaines pour la première fois à son père. 

J’avais bien calculé: si je partais après la tétée de 19h30 et que je rentrais à 23h30, je pourrais l’allaiter à minuit. Par précaution, j’avais congelé du lait et stérilisé un biberon mais j’étais confiante d’être rentrée à temps. 

C’est moi qui me suis chargée de la réservation du restaurant. Il nous fallait trouver un endroit à mi-chemin entre mon arrondissement et celui de son amie, alors mon choix se porta sur le quartier de République. 

Mon ami Google me conseilla un restaurant aux abords fort sympathique: « Le petit Commines » (que je recommande chaudement, le maki de magret de canard était un délice). Parfait, un resto sympa dans un quartier sympa. Ca faisait très longtemps que je n’étais pas sortie à « Répu » et ça rappellerait à Marine de chouettes souvenirs de quand on avait vingt ans et qu’on sortait jusqu’à pas d’heure. 

Nous venions de terminer nos plats et allions commander le mi-cuit au chocolat. La conversation tournait autour du plaisir coupable que nous ressentions à nous octroyer un peu de temps pour nous, surtout Marine qui laissait mari et enfants pendant 3 jours pour faire du yoga et sortir avec ses copines parisiennes. Personnellement, je savourais cette mini-parenthèse, d’autant plus appréciable qu’elle était totalement improvisée. 

Et puis tout à coup, je vis des gens courir dans la rue. Mes amies tournaient le dos à l’entrée du restaurant mais moi j’y faisais face. Les mots « Attentats! Attentats » furent criés par quelqu’un. Le serveur et la propriétaire du restaurant réagirent immédiatement, tirèrent le rideau de toile pour nous cacher et nous demandèrent de nous regrouper dans les toilettes du restaurant à l’arrière de la salle. Calmement, la dizaine de clients présents obtempérèrent, incertains de ce qui était en train de se passer. Les rideaux étant tirés, nous ne pouvions voir que des jambes anonymes courir dans la rue. Aucun bruit particulier (ou alors je ne m’en souviens pas). 

J’appelai immédiatement Tendrépoux pour lui demander d’allumer la télévision et de me dire ce qui se passait. Quand il me dit qu’il y avait eu des explosions au Stade de France, j’ai tout de suite compris que des attentats étaient en train de se produire. 

« Et à République? QU’est-ce qui se passe? » lui demandai-je en décrivant brièvement ce que nous avions vu. 

« Attends, oui ils viennent d’annoncer une fusillade au Bataclan » me répondit-il. « Mais tu es où? » ajouta-t-il.

« J’en sais rien! »

« On est juste à côté » me dit M. qui connaissait bien le quartier. « Le Bataclan est au bout de la rue. »

S’en suivirent 2 heures d’attente dans ces toilettes. Nous avions allumé l’Ipad du restaurant et suivions le développement des événements en direct sur les chaînes d’information en continu. Fusillade rue Bichat, rue de Charonne, au Bataclan, explosions au Stade de France. Tout se mêlait et entre le nombre de morts qui ne cessait de progresser et la multiplication des sites, nous avions l’impression d’être encerclées. 

Personne ne paniqua réellement. Il régnait un silence étrange. Je voyais les mâchoires de Marine se crisper et j’imaginais parfaitement ce qu’elle se disait: « Mais pourquoi je suis là? Je devrais être à Nice avec les miens, pas ici. Je ne viens jamais ici. J’ai quitté Paris il y a 6 ans, je n’ai rien à faire là. » Je lui caressai l’épaule dans un maigre geste de soutien. Notre amie M., toujours positive, essayait de joindre son ex-mari qui travaille dans la police pour avoir plus d’information. Son seul conseil était de rester là où nous étions et de ne surtout pas sortir.

Tendrépoux, quant à lui, m’envoyait des blagues pour essayer de me rassurer. Des blagues bien pourries du style « tu as autant de chances de mourir dans un attentat que bouffée par un requin quand on part en vacances ». Du Tendrépoux quoi. Ca m’a fait du bien, j’avoue, car s’il avait été inquiet j’aurais certainement paniqué. 

Pour ma part, j’essayai de comprendre ce qui était en train de se passer. Je regardais les infos, incrédule, essayant de me repérer dans cette géographie de l’horreur. Où étais-je? Où avaient eu lieu les fusillades? Les terroristes avaient-ils été appréhendés ou se baladaient-ils toujours, kalachnikov à la main, pour semer la terreur dans le quartier? Que se passait-il au Bataclan? Qui étaient tous ces gens que je voyais continuer à courir dehors? Fallait-il vraiment rester ici ou fallait-il tenter de sortir? Toutes ces questions ont tourné mille fois dans ma tête. 

Marine et M. voulaient rester dans le restaurant. Moi, mes tripes me disaient de rentrer chez moi. Je focalisais bêtement (?) sur l’heure de la tétée qui approchait. Bientôt minuit. J’appelai Tendrépoux pour lui donner des instructions pour le lait et ce premier biberon que ma fille allait boire. Je sais, c’est complètement dérisoire, mais sur le moment, c’est tout ce à quoi j’arrivais à penser. 

J’échafaudais des plans pour sortir: je pourrais courir jusqu’au métro et rentrer. Oui mais si le métro était fermé? ou s’il était pris pour cible? Mauvaise idée. 

Je pourrais partir en courant, m’éloigner le plus possible du lieu des fusillades et essayer de trouver un taxi ou rentrer à pied. Avec mes talons de 10 cm, riche idée. Je ne savais même pas où j’étais exactement ni dans quelle direction partir. Et on ne savait toujours pas si les terroristes étaient arrêtés ou pas. Mauvaise idée également. 

Appeler un taxi ou un Uber? Nous avons essayé mais aucun véhicule n’était disponible. 

Rester ici avec mes amies? C’était certainement la seule chose à faire, la probabilité pour que ce restaurant là soit pris pour cible étant très faible. 

Voilà les questions qui tournaient dans ma tête. Nous n’échangions que peu de mots avec mes amies, chacune absorbée dans ses pensées. 

 

Je ne voulais pas prévenir mes parents de là où je me trouvais. Ils pensaient certainement, et à juste titre, que je devais être chez moi, comme tous les soirs, avec mon mari et mes filles. J’étais probablement la plus en sécurité de leurs enfants. Je ne voulais pas les inquiéter inutilement et attendrais d’être chez moi pour les appeler. Mon petit frère, Doudur, vivant à Montpellier était lui aussi en sécurité. Mais j’étais très inquiète pour mon autre frère, Mi Broteur. Mon frère musicien, qui passe ses weekends dans les salles de concert et qui sort beaucoup. Je l’ai appelé immédiatement. Il était au restaurant avec sa femme pour fêter leurs 6 ans. Dans le 17ème arrondissement. Ouf. Je finis par lui avouer que je l’appelais depuis les toilettes du Petit Commines et que je ne savais pas comment rentrer.

« J’arrive » m’a-t-il juste dit. J’essayai de le dissuader de traverser Paris en voiture pour venir dans ce quartier. Lui fis promettre de ne pas insister s’il voyait que c’était trop dangereux dehors ou que le quartier était inaccessible. 

La vérité était que nous étions cloîtrées dans notre « bulle », sans aucune idée de ce qui pouvait bien se passer dehors. Le rideau qui nous camouflait cachait également la réalité de la rue à l’extérieur, nous laissant imaginer le pire. 

20 minutes plus tard, mon frère m’appela. « Je suis là, sortez vite! ». Mes amies et moi sortirent en courant direction rue de Turenne. Un regard derrière nous suffit à nous renseigner: des camions de pompier et de police partout. Je ne m’attardai pas sur cette vision. Nous courûmes jusqu’à la voiture de mon frère, croisant des gens un peu hébétés dans la rue.

Mon frère raccompagna d’abord mes amies chez elles. Nous passâmes devant l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes. Ma gorge se serra très fort. Après les avoir déposées, nous repartîmes dans le centre de Paris. Mi Broteur devait récupérer la filleule de notre mère, coincée dans un bar du 2ème arrondissement et qui ne pouvait rentrer chez elle car elle habitait rue de la Fontaine-au-Roi où avait eu lieu l’une des fusillades. Mon frère comptait aller la chercher, la ramener chez notre mère dans le 5ème arrondissement, puis me ramener avant de rentrer chez lui. Tout le monde essaya de le faire changer d’avis, lui disant de rentrer plutôt que de traverser tout Paris. Il ne voulut rien savoir. 

Nous roulions dans une ville en état de guerre. Les rues étaient quasiment vides à l’exception de véhicules de secours qui surgissaient de partout et à toute blinde. A un carrefour, sidérés, nous avons même assisté à un violent accident. Un camion de pompiers percuta un fourgon de police qui fit un tonneau dans les airs avant de s’écraser sur le flanc. Sous nos yeux médusés, nous vîmes sortir pompiers et policiers qui se ruèrent au secours des accidentés. On aurait dit une scène de film.

Je crois que c’est là que j’ai craqué. Je me suis mise à pleurer et ai supplié mon frère de nous ramener et de rentrer chez lui. Heureusement, il garda son calme tout le long du trajet. Nous devions éviter les barrages de police, de plus en plus nombreux. Nous avons beaucoup tourné en rond avant de retrouver notre chemin. 

Je ne perçus sa fébrilité que lorsqu’il me demanda à un moment où nous étions. Malgré le GPS et notre bonne connaissance de Paris, nous étions tous les deux complètement perdus. Je levai les yeux et lus, incrédule, « Rue de Rivoli ». Nous n’avions même pas reconnu cet axe pourtant central. 

Une fois passés rive gauche, le calme semblait revenu. Mi Broteur me déposa chez moi et continua son « sauvetage » nocturne. 

Je me précipitai à la maison. Tendrépoux avait le bébé dans les bras. « Elle t’a attendue ». Je crois que je n’ai jamais été aussi contente de donner le sein. Evidemment, j’étais trop fébrile pour aller me coucher. J’allumai donc la télévision et me connectai sur les réseaux sociaux pour prendre des nouvelles. J’attendis le coup de fil de Mi Broteur qui arriva une heure plus tard. A 3 heures du matin, je me couchai mais ne réussis pas à dormir. 

Toute la journée de samedi, je tremblai, ressassant ce qui s’était passé et prenant la mesure du carnage qui s’était déroulé cette nuit-là. 

Tendrépoux me confia qu’il n’avait jamais été inquiet pour moi. Qu’il savait que je rentrerais saine et sauve et que je n’étais pas réellement en danger là où j’étais. Et en effet, mon récit peut paraître bien léger et superficiel face aux tragédies et aux horreurs que certains ont vécu. Je n’ai pas enjambé de cadavres, je n’ai pas reçu de balles. Dieu merci, je n’ai pas perdu de proches. 

Mais cela fait deux nuits que je rêve que je suis encore enfermée dans ce restaurant. Et j’ai enfin compris pourquoi j’avais eu aussi peur. 

Parce que, pendant plusieurs heures, je ne savais plus où j’étais. J’avais beau regarder la carte de Paris, je n’arrivais pas à réaliser où je me situais par rapport aux attentats. Je me sentais cernée et prise au piège, incapable de décider dans quelle direction partir s’il fallait soudainement se mettre à courir. J’ai un sens de l’orientation pourri, mais là, ça atteignait des sommets!

Parce que, pendant plusieurs heures, je n’arrivais pas à savoir quelle était la bonne décision à prendre: rester cachée? partir? prendre le métro? rentrer à pied? rentrer en vélo? Fuir ou se cacher? Il est toujours facile a posteriori de se dire qu’on ne risquait rien. Mais sur le moment, qui pouvait nous assurer qu’un terroriste ne passerait pas dans la rue en tirant au hasard? Nous étions cachées derrière un mur de bouteilles de vin qui n’aurait pas arrêté grand chose si tel avait été le cas… 

Parce que, ce soir là, je n’ai plus reconnu Paris. Ma ville. A la fois désertique et en état de siège. J’ai vu la police, les pompiers, l’armée. J’ai vu des voitures de secours débouler à toute allure. J’ai vu des sirènes à tous les coins de rue. J’ai vu des rues vides, désespérément vides là où d’habitude grouille la vie, la joie, le bruit, la musique. 

Je ne crois pas m’être sentie réellement en danger ce soir là. Mais je me suis sentie dépossédée: de mes décisions et de ma liberté. 

 

Je n’ose imaginer ce qu’ont vécu les victimes des attentats. Et je ne veux pas que mon « témoignage » puisse paraître irrespectueux ou inapproprié. Il est évidemment très auto-centré puisque je ne peux raconter que ce que j’ai vécu. Et même si tout cela est dérisoire face à ce qui s’est passé ce soir là, j’ai eu besoin de mettre en mots ce que j’ai ressenti pendant ces quelques heures, cloîtrée derrière ce rideau. 

J’ai eu la chance d’avoir choisi le « bon » restaurant ce soir là. J’ai eu la chance d’être dans la  « bonne » rue. J’ai eu la chance de ne pas avoir eu le temps de prendre un verre en terrasse dans le quartier. J’ai eu la chance que mon petit frère traverse la ville pour venir chercher sa grande soeur. J’ai la chance de pouvoir raconter cette soirée surréaliste. Je pense à tous ceux et celles qui ont laissé leur vie dans une salle de concert ou à la terrasse d’un restaurant. Parce que c’est complètement absurde. En fait.