Doigt levé

Hum, hum… j'étais censée te présenter un dernier billet sur la réforme du collège "demain" (il y a 2 mois donc…). Force est de constater que je suis légèrement hors délai. Sorry. Entschuldigung. Desolada. Desoleam (oui j'ai fait anglais/allemand/espagnol/latin au collège) (du temps où on avait encore le droit d'être ambitieux). 

Donc pour en finir avec cette réforme, et bien en fait je ne vais pas terminer sur une note si négative que ça. Certes, la suppression des classes bi-langues et européennes me désespère, la mise dans le collimateur de toute forme d'élitisme m'énerve et la mise à mal de l'enseignement du latin et du grec me hérisse. Mais pour ce qui est du reste, notamment la création des fameux EPI (Enseignements Pratiques Interdisciplinaires), je vais nuancer ma critique. 

Déjà, parce que n'ayant pas enseigné en collège depuis fort longtemps (à l'époque, Chirac était encore président, Ingrid Bétancourt était toujours otage des FARC, et Lehman Brothers était une banque prospère), je ne suis pas très au fait des pratiques actuelles en terme de pédagogie de groupe au collège. J'ai entendu parler des IDD (Itinéraires de Découverte) mais concrètement, ça me parle à peu près autant que du Nietzsche à Nabilla. 

Je vais donc juste commenter ce que propose Najat. Enfin ses conseillers (je ne pense pas en effet que notre chère Ministre se soit réveillée le matin de sa nomination à l'Educ' Nat' avec toutes ces idées fumeuses dans le ciboulot). 

Récapitulons. L'idée derrière les EPI, c'est de diversifier les formes d'enseignement. En gros, de sortir de la relation magistrale où l'élève ingurgite passivement le savoir dispensé par le maître pour mettre l'élève en position active au sein d'un groupe de travail. Le but: favoriser le travail en équipe, les compétences de communication et dynamiser la pédagogie. 

8 thématiques sont proposées (Développement durable, Sciences et société, Corps, santé, sécurité, Information, communication, citoyenneté, Culture et création artistiques, Monde économique et professionnel, Langues et cultures de l'Antiquité, Langues et cultures étrangères) parmi lesquelles chaque établissement devra obligatoirement choisir 6 d'entre elles, réparties entre la 5ème et la 3ème. L'horaire dévolu à ces EPI est de 2 à 3 heures hebdomadaires modulables sur l'année ou le trimestre. Il n'empiète pas sur le volume horaire disciplinaire (comprendre: on ne fait pas moins de français ou de maths parce qu'on a des EPI, on les fait en plus et cela permet de travailler ces matières, entre autres, de façon différente car interdisciplinaire - genre, faire de l'histoire en anglais). 

Ce que j'aime là-dedans: 

1) L'élève devient acteur de son propre enseignement (un peu comme à l'anglo-saxonne). Il n'attend plus que tout lui tombe tout cuit, il doit chercher et trouver sous le pilotage de son prof. 

2) Les compétences orales sont renforcées. Quand on voit que la prise de parole est encore problématique chez beaucoup d'étudiants en licence (trop timides, peu habitués…), je me dis qu'il est grand temps de redonner confiance aux élèves en valorisant leur parole plutôt qu'en leur demandant toujours  de se taire et de prendre des notes. 

3) Les élèves sont mis en situation à travers des projets concrets, ce qui les sort du fameux "pfff, de toutes façons ça sert à rien dans la vraie vie". 

4) Les établissements auront une vraie autonomie et pourront proposer des parcours qui les distinguent avec des projets concrets selon les choix pédagogiques qu'ils feront. 

5) Les profs sortiront de leur isolement pour travailler en équipe, échanger sur leurs pratiques, enrichir leur expérience... 

Ce que j'aime moins: 

1) Une des motivations de la création de ces EPI mises en avant par le ministère est le fait que les élèves "s'ennuient en cours." En gros, c'est pas funky funky d'écouter le cours de physique, on se fait "iech" donc on fout le bordel et on devient un jeune en difficulté qui ira grossir les rangs de Pôle Emploi.

Solution: rendre les cours plus fun et ludiques pour que surtout, SURTOUT, ces chers petits ne s'ennuient pas une minute. Alors, déjà je savais pas qu'on venait à l'école pour s'amuser. Qu'on s'y ennuie est certes déplorable. Je suis sûre que certains cours sont très certainement soporifiques à souhait mais je suis convaincue également que ce n'est pas rendre service aux enfants que de leur laisser croire que tout dans la vie n'est que jeu et distraction. Ils vont faire une drôle de tronche quand ils commenceront leur premier job avec des tâches un peu ingrates… Les motiver oui, les amuser non. Les profs ne sont pas des GO et certains aspects de nos matières sont nécessairement rébarbatifs (apprendre des verbes irréguliers, retenir une formule de maths…). Mais si on inculque le goût de l'effort et la curiosité pour ce qui est nouveau aux enfants, je suis sûre qu'on règlera une bonne partie du problème (et pas en offrant à tous les collégiens un Ipad à 1000 boules) (j'y reviendrai) (si, si promis, ça m'a suffisamment remontée pour que je t'en fasse un billet dans moins de 3 semaines). 

2) Selon les établissements et l'investissement des profs, les EPI seront soit une réelle opportunité d'innover en termes de pédagogie et d'apporter un vrai plus aux élèves, soit une usine à gaz où certaines matières seront sacrifiées au profit d'autres et où les profs influents (i.e. copains avec la direction) auront plus facilement gain de cause face à des collègues moins présents ou aux profs remplaçants qui auront du mal à s'investir sachant qu'ils ne seront pas dans l'établissement bien longtemps. 

3) Autre flou: qui décidera des thématiques retenues, des projets pédagogiques? Les copinages et autres magouilles ne vont-ils pas se multiplier?  On ne sait pas trop...

Personnellement, je n'aime pas agiter des chiffons rouges en prédisant le pire à tout le monde. Je me doute que, localement, il y aura des difficultés. Mais je sais aussi que mes collègues du collège sont, dans leur grande majorité, des gens consciencieux et soucieux de la réussite de leurs élèves et qu'ils feront tout pour que ça marche. Bien sûr, comme partout, il y a des profs récalcitrants qui ne joueront pas le jeu parce que oui, cela veut dire bosser en équipe, composer avec des collègues qu'on apprécie pas forcément, changer ses pratiques, mais c'est aussi une chance, à mon sens, d'évoluer, de se remettre en question et, pourquoi pas (attention, idée fofolle) de s'éclater dans son job. 

Bah oui, ça peut être sympa de monter un projet avec le joli prof d'histoire, qu'on sera amené à côtoyer plusieurs heures par semaine, sans compter les réunions tard le soir qui finiront au resto pour boucler la séquence de la semaine prochaine… (je ne fantasme pas, j'explique) (Tendrépoux va bien, merci) (pourquoi?). 

Tu l'auras compris, cette partie de la réforme du collège ne m'effraye pas. Je la trouve même plutôt intelligente puisqu'elle bouscule les formes traditionnelles de l'enseignement pour dynamiser le tout. J'ai confiance en mes collègues en fait. Je sais que, malgré la lassitude de devoir (encore) changer les programmes et les méthodologies, leur investissement et leur dévouement (dévotion?) à la Cause ira dans le sens de l'intérêt des élèves. Comme toujours.