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Continuons donc notre petite discussion d'hier. Après les options latin et grec, passons donc à l'extermination la disparition des classes bilangues et européennes. Version éditée suite à des imprécisions de ma part sur le nombre de langues en classe bilangue! 

Comment c'était avant?  

Avant la réforme il existait des classes dites bilangues et des sections européennes. 

Les classes bilangues (et pas bilingues!), ouvertes à tous ceux qui le souhaitent (dans les établissements qui les proposent), permettaient aux élèves de commencer 2 langues vivantes dès la 6ème. En général, on couple l'anglais à une autre langue. La langue "principale" est enseignée à raison de 4h par semaine et la LV2 à 2 ou 3h. A la fin de la 3ème les élèves pouvaient se targuer de savoir s'exprimer dans 2 langues. Le pied. The foot. El pie. Der Fuss.  

Les sections européennes étaient ouvertes à partir de la 4ème dans plusieurs langues (anglais, allemand, espagnol, italien, portugais, néerlandais et russe). Là encore pas de sélection, il fallait juste être motivé pour se taper 2h supplémentaires de cours dans la langue choisie (en plus des 4h du tronc commun). A partir du lycée, on pouvait continuer en ayant carrément des cours dans la langue étudiée (par exemple des cours d'histoire en ingliche). Là aussi, le pied. 

 

Comment ce sera après? 

Finies les classes bilangues et européennes! A la place, tous les élèves commenceront leur LV2 en 5ème au lieu de la 4ème. Ils continueront de bénéficier de 4h de LV1 dès la 6ème et ensuite devront suivre 2,5H de LV2 par semaine (au lieu de 3h actuellement). De plus, ils apprendront une LV1 dès le CP. 

Attention astuce! Si l'élève a étudié une langue autre que l'anglais en primaire, il pourra quand même être inscrit en classe bilangue en 6ème. Concrètement, un élève qui aurait étudié l'espagnol dès le CP pourrait faire anglais-espagnol en 6ème. Donc les classes bilangues ne disparaissent pas complètement. 

 

Pourquoi ça part d'une très bonne idée? 

En 2013, seuls 11% des élèves étaient en classe bilangue et 10,6% en européennes. Une minorité donc. L'idée est de généraliser l'accès aux langues vivantes au plus grand nombre. Excellente idée. En tant que prof d'ingliche, je ne peux qu'approuver. 

Commencer la LV1 dès le primaire, ça aussi c'est très bien. Toutes les études montrent que plus une langue est apprise tôt, plus elle est facile à assimiler. Donc dans l'absolu, supprimer des sections qu'à peine 1 élève sur 10 suivent pour proposer plus de cours de langue à 100% des élèves va dans le bon sens. 

 

Pourquoi au final, ce n'est pas une si bonne idée que ça? 

1). Les classes bilangues permettaient au final d'apprendre 2 langues vivantes dès la 6ème et les classes européennes de faire 2h de langue en plus dès la 4ème. Personnellement, c'est finalement plus l'abandon des classes européennes qui me chagrine car c'était l'occasion de pratiquer une langue, le plus souvent l'anglais, de manière intensive (6h par semaine!). Donc c'est une perte pour tous ceux, même s'ils n'étaient pas très nombreux, qui pouvaient y accéder. Ces classes sont pointées du doigt comme étant réservées à une élite (la même qui fait latin et grec donc). Encore une fois, cette critique aveugle de l'élitisme me semble déplacée: pourquoi empêcher ceux qui le peuvent d'accéder à l'excellence? En quoi cela lèse-t-il les autres?Il aurait fallu plutôt multiplier ce genre de structures et les proposer au plus grand nombre mais comme une option! Ne vaut-il pas mieux généraliser une option qui fonctionne bien (et c'est suffisamment rare pour être souligné) plutôt que la supprimer? Cela aurait permis à tous d'accéder à ce dispositif "élitiste" mais sur la base du volontariat. Je conçois parfaitement que tout le monde n'ait pas envie ou ne se sente pas capable de jongler entre 2 langues vivantes (sans compter le latin, malheureux!), mais pourquoi pénaliser ceux qui en ont envie?  

 

2). Avancer l'apprentissage de la LV2 à la 5ème, pourquoi pas. Cela revient presque à généraliser les classes bilangues. Presque car la LV2 est abordée en 5ème, pas en 6ème, et à raison de 2,5h, pas 3h. Mais bon, ne chipotons pas. Comme je l'expliquais dans mon billet précédent, certains enfants peinent déjà à s'exprimer en français et auront certainement des difficultés à intégrer une LV2. Mais ces élèves là sont finalement minoritaires et c'est plutôt une bonne idée pour tout le reste des élèves que de passer une année de plus à apprendre une deuxième langue. Avancer d'1 an l'introduction de la LV2 ne me paraît pas la mer à boire. 

Par contre, je trouve très très dommage d'avoir réduit le volume horaire de ces enseignements! Une politique véritablement ambitieuse aurait au contraire renforcé le nombre d'heures! Passer de 3h à 2,5h par semaine est une régression, même si les élèves commencent la langue une année plus tôt. Si les classes bilangues fonctionnaient si bien c'est qu'elles consacraient 3 voire 4 heures de cours hebdomadaires par langue dès la 6ème. C'est l'intensité du contact avec la langue qui permet un bon apprentissage: mieux vaut 30 minutes tous les jours de la semaine que 2 heures une fois par semaine! 

 

3). Pourquoi un tel débat autour des classes bilangues alors? Et bien parce que la grande majorité des classes bilangues associaient anglais et allemand (dans le cadre notamment de la promotion des liens franco-germaniques). La suppression des classes bilangues sonne quasiment le glas de l'enseignement de l'allemand en LV2 qui sera délaissé au profit de l'espagnol. Bah oui, sot, l'allemand c'est une langue compliquée, ardue, réservée à l'élite, alors que l'espagnol c'est fastoche, ça ressemble au français avec des "o" et des "a" à la fin des mots. Plus sérieusement, statistiquement, l'espagnol est choisi comme LV2 dans 70% des cas (15% pour l'allemand) (chiffres trouvés ici). La fin des classes bilangue marque aussi la fin d'un espace privilégié pour l'allemand et mes collègues germanistes craignent à juste à titre pour l'avenir de leur job. Cela marque aussi une uniformisation des parcours qui me chagrine: verra-t-on encore des élèves étudier l'anglais et le russe et se mettre au chinois? Les parcours d'excellence vont-ils disparaître? Est-ce vraiment garantir l'égalité que de proposer à tous la même chose, quelles que soient leurs capacités et leurs désirs? Suis-je une vilaine élitiste juste bonne à lyncher à coups de Gaffiot?

 

4). Commencer la LV1 dès le primaire: je dis YES, mille fois YES. Mais le flou artistique qui règne autour de comment ça va se passer m'effraye énormément. D'autant que l'enseignement de la LV1 est déjà au programme du primaire. Eh oui! Dès le CE1, le petit élève est censé recevoir un enseignement de 54h/an en langue vivante et doit atteindre un niveau A1 à la fin de la primaire. Ca t'en bouche un coin hein? 

Les questions qui demeurent et qui, à ma connaissance, n'ont toujours pas de réponses concrètes sont: 

=> Où est la réforme du concours de recrutement des professeurs des écoles (ces héros à mes yeux) qui intégrerait une épreuve de langue vivante? 

=> Où sont les heures de formation pour tous les instituteurs déjà en poste et qui n'ont pas pratiqué de langue depuis X années et qui n'ont pas été formés pour enseigner une langue à des enfants (pédagogie ô combien précise et délicate!)

=> Combien d'heures hebdomadaires sont-ils censés passer sur la langue vivante (en plus du reste du programme déjà difficile à boucler)? 54h/an c'est pas beaucoup (ça fait 1H30/semaine si mes calculs sont exacts). 

Si on est prêt à mettre le paquet sur le recrutement et la formation des profs et qu'on dédie une enveloppe conséquente à l'enseignement de l'anglais, là oui, on aura toutes les chances pour que les élèves de primaire arrivent au collège avec de solides bases en langue. 

Mais si on estime qu'un élève qui sait compter en anglais, connaît son alphabet et 2-3 chansons des Beatles "maîtrise" les bases de la langue à son arrivée en 6ème, il faut le dire. Mais faudra pas s'étonner si le niveau ne progresse pas. 

 

5). Soit on supprime les classes bilangues, soit on ne le fait pas. Mais dire que les élèves ayant étudié une autre langue que l'anglais en primaire auront la possibilité d'intégrer une classe bilangue pose un certain nombre de problèmes. 

Tout d'abord quels établissements vont être autorisés à conserver des classes bilangues? Auparavant, toutes sortes de collèges (ZEP, pas ZEP, de centre ville, rural, etc…) pouvaient proposer ces classes. Qui aura le "droit" de les garder et du coup, d'attirer tous les bons petits qui auront étudié le russe en CP? 

Pour un gouvernement qui veut lutter contre le contournement de la carte scolaire et la concentration des élites, c'est vraiment ballot: le problème va être déplacé au primaire. Et oui, attention grosse astuce! Si tu veux que ton nain ait une chance de suivre un enseignement d'élite (une classe bilangue donc), il suffit de l'inscrire dans une école primaire où son enseignant lui apprendra une autre langue que l'anglais (allemand, italien, espagnol, etc…). Comme ça, arrivé au collège, tu pourras gentiment déroger à la carte scolaire et choisir ZE bahut où les classes bilangues (et certainement le latin et le grec) seront proposées. 

Voilà, voilà. Ne me remercie pas. 

Bon, c'est pas tout ça mais y a les portes ouvertes dans la classe de Mamerveille. Son institutrice est italienne. Je vais de ce pas lui demander si elle aurait pas envie d'enseigner en CP d'ici 2-3 ans…