astérix

On ne parle que de ça depuis des semaines, beaucoup en mal il faut le dire, mais apparemment les inquiétudes et protestations pourtant légitimes d'enseignants, de parents d'élèves, d'intellectuels, de politiques, et des gens dans l'ensemble, ne semblent pas avoir fait ciller le gouvernement qui vient donc de passer le décret d'application de la réforme des collèges, taxant toutes les voix osant s'opposer à la réforme de passéistes infoutus de se remettre en question et partisans d'un élitisme insupportable (en gros). 

Je ne suis pas politisée. Ni syndiquée. Je n'ai pas une idée toute faite et inébranlable de ce que devrait être le collège dans l'idéal. Je n'ai même pas une grande expérience d'enseignement en collège puisque j'ai seulement effectué mon stage de titularisation dans une classe de 5ème d'un collège très favorisé. Mais bon, je suis prof, parent de futurs élèves de collège et, accessoirement, j'ai un cerveau. 

Voici donc quelques réflexions (qui n'engagent que moi) sur cette réforme qui est censée sauver le modèle du collège français et faire de tous les petits collégiens  de France et de Navarre des petits génies. Tu verras que, bizarrement, je ne suis pas farouchement opposée à tout ce que propose cette réforme (il faut savoir rendre à Najat ce qui appartient à ses conseillers). Mais bon, je ne suis pas non plus convaincue. Du tout.  

Comme la réforme est conséquente et que, à l'instar de ma ministre, je n'ai pas envie que tu t'ennuies ici, je répartirai donc mes remarques sur plusieurs billets. Ca me permettra de développer chaque point tout en restant digeste. 

Commençons par le plus évident.  

LA DISPARITION DE L'OPTION LATIN/GREC. 

Comment c'était avant? 

Avant la réforme, les collégiens avaient la possibilité de commencer l'étude du latin (si leur établissement le proposait) à raison de 2h/semaine en 5ème et 3h/semaine en 4ème et 3ème. Le grec était proposé en 3ème à raison de 3h/semaine et on pouvait cumuler les deux options. 

Comment ça se passera après? 

Après la réforme, et suite aux protestations générales, l'enseignement de complément a été maintenu mais réduit d'1h (1H en 5ème et 2H en 4ème et 3ème). L'idée est que le latin et le grec peuvent désormais être étudiés par tous dans le cadre des fameux Enseignements Pratiques Interdisciplinaires. Le problème est que RIEN n'oblige les établissements à faire le choix de cet enseignement. Je développerai les EPI sur un autre billet mais en gros, sur 8 thématiques proposées (dont la fameuse "Langues et cultures de l'Antiquité") l'élève devra en avoir étudié 6 entre la 6ème et la 3ème. Va falloir que les profs de latin/grec (en majorité dans les établissements comme chacun sait) arrivent à s'imposer face à leurs collègues de matières jugées plus essentielles. 

Pourquoi supprimer ces options? 

L'idée est que ce genre d'options facultatives est réservée à une élite (bouh le vilain mot!), c'est à dire des élèves issus de milieux ultra-favorisés où ça parle en latin au petit-déjeuner (Passarem Nesquikum?). Du coup, c'est pas sympa sympa pour les copains qui galèrent déjà juste avec le français et c'est pas très égalitaire. Supprimer ces options = supprimer les privilèges de ces salauds de gosses de riches. Bon, diminuer ces enseignements d'une heure, c'est déjà ça de pris. 

Pourquoi c'est une drôle de mauvaise idée quand même? 

Cette espèce de rejet de toute forme d'élitisme me fatigue. Quelle mauvaise foi totale que de refuser de voir l'hétérogénéité des niveaux! Tout le monde n'est pas apte à apprendre 2 langues vivantes et 2 langues mortes en même temps. C'est un fait. Ce n'est ni mal, ni bien, c'est comme ça. Il y a des élèves, issus de toutes les catégories sociales, qui comprennent vite et retiennent facilement et qui peuvent jongler sans problème entre plusieurs langues. Et il y a des élèves, issus de toutes les catégories sociales également, qui souffrent de dyslexie, ou d'autres troubles de l'apprentissage, ou qui n'ont aucune pathologie particulière hormis celle du "poilum manorum" et à qui proposer une myriade d'options ne fait pas sens car cela les pénalise plus que cela ne les aide. 

La vie est injuste: il y a des forts en maths et des quiches en sport, des bons en dessin et des nuls en langue. Nous ne sommes pas tous faits de la même façon. Cela ne veut pas dire que les enfants ne doivent pas recevoir le même enseignement mais que si certains peuvent faire plus, pourquoi les en priver? Cela n'empêche pas d'aider ceux qui en ont besoin. 

Pourquoi apprendre le latin et le grec? 

Bonne question. Dans notre société où nous visons de plus en plus l'efficacité et la productivité, il peut apparaître comme superflu de s'encombrer de l'apprentissage de langues dites mortes. A moins de vouloir devenir pape, il est vrai que le latin n'offre pas beaucoup de débouchés professionnels. 

Il faut admettre aussi que le latin et le grec sont des enseignements exigeants et ardus, voire parfois rebutants pour des "petits bouts" de 12 ans. C'est vrai que c'est pas drôle d'apprendre par coeur des déclinaisons, de décortiquer des phrases ou de déchiffrer laborieusement un passage de l'Eneïde. C'est pas du tout ludique et les petits choux risquent de s'ennuyer sévère. 

Sauf qu'apprendre une langue ancienne permet d'apprendre à structurer une phrase, d'améliorer sa compréhension de la grammaire et de la syntaxe, d'enrichir son vocabulaire en français et découvrir et comprendre les origines de notre propre culture. 

Sans latin, les formules magiques de Harry Potter perdent toute leur saveur. Le célèbre Expecto Patronum, par exemple, signifieJ'attends un protecteur". Soit, ne pas connaitre la traduction n'empêche pas de comprendre l'action, mais avoue que c'est dommage de passer à côté de toutes ces expressions et leurs dérivés qui contribuent à  la richesse de l'univers Poteries. Rien de grave, je te l'accorde. Mais sans aucune connaissance du latin ni du grec,  certains mots de notre langue resteront des mystères complets aux jeunes élèves qui n'auront pas appris à utiliser l'étymologie pour inférer le sens de mots inconnus. 

Un exemple? "Le médecin veut vérifier la dépense énergétique de maman au cours du nycthémère". Comment deviner que, non, ce médecin n'est pas un gros pervers qui en a après la vertu de maman si on ne sait pas que le nom masculin "nycthémère" vient du grec nukthemeron ("un jour et une nuit") et correspond au cycle circadien (circa diem en latin, " environ 1 jour"), c'est à dire 24h? Hein? Hein? 

Donc qu'on arrête de dire que le grec et le latin ne servent à rien, alors que clairement, ils peuvent sauver des vies! 

Demain, si tu es sage, je te parlerai de la disparition des classes bilangues et européennes.