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Puisque tout le monde me demande mon avis et que ce dernier est particulièrement pertinent dans la mesure où je ne suis ni professeur des écoles, ni parent d'enfant en maternelle ou en primaire (mais j'ai des copines qui le sont) (et puis dans 1 an Mamerveille fera sa rentrée en petite section) (donc légitimité à bloc), voici ce que ta Titch préférée pense des nouveaux rythmes scolaires. Attention, ça risque de gicler un peu. 

Ma toute première réflexion a été de me dire que "de mon temps" (c'est toujours mal parti quand on utilise ce genre d'expressions) (genre en 1946) (genre à l'époque où on vivait en noir et blanc), on allait déjà à l'école le mercredi ou le samedi matin, tout en finissant à 16h30 le reste du temps, qu'on n'avait pas d'ateliers gommettes ces jours-là et qu'on n'en est pas mort. Certes, je me couchais tôt, mais à cette époque préhistorique où le minitel n'existait même pas, il n'y avait point de tablette et autre écran tactile pour nous tenir éveillés jusqu'à pas d'heure. Y avait bien la bibliothèque rose, Fantômette et le Club des Cinq pour entretenir mon imaginaire de gosse, mais je finissais généralement par m'endormir dessus. Tu me traiteras de vieille réac. Peut-être, mais je garde un souvenir extraordinaire du primaire. 

Alors oui, c'est vrai, notre mère venait nous chercher à l'école à 16h30 donc point d'étude jusqu'à 18h pour nous mais bon. On était à l'école pour apprendre plein de trucs intéressants et nos maîtresses avaient le bon sens d'organiser la journée en fonction des capacités de concentration d'enfants de notre âge: apprentissage fondamentaux le matin (français, calcul, histoire, etc…); apprentissages plus "ludiques" l'après-midi (sport, arts plastiques, musique…) (si, souviens-toi, les cours de flûte à bec, cette baffe dans la tronche de la notion d'harmonie). Je ne dis pas que tout était parfait, mais en tous cas aucun cas de narcolepsie aiguë n'a été été détecté parmi les enfants de ma génération

Mais les enfants du 21ème siècle sont fatigués. Epuisés. Ereintés. A la limite du burn out. Etrange… Ca doit sûrement être la faute aux horaires qui n'ont pas changé depuis 2 siècles et au mercredi non travaillé. 

Alors zou! Plutôt que de se poser les vraies questions: diminuer les grandes vacances - trop longues de l'avis général - alléger les effectifs pour des classes à taille humaine, revoir les programmes scolaires parfois trop ambitieux… Raccourcissons fallacieusement le temps d'école et mettons-y des ateliers aux titres aussi évocateurs qu'alléchants: "Origami avec les pieds", "Cours de mime dans le noir" ou "Atelier strip poker"… Comme ça les gens auront l'impression que les enfants ont moins d'école, donc qu'ils seront moins fatigués, et tout le monde sera content. Sauf que les gens sont loin d'être débiles (enfin, la plupart), et je ne pense pas qu'il faille avoir fait Science Po pour réaliser que ce qui est fatiguant, ce n'est pas tant le travail scolaire en soi que la présence à l'école au sein de classes surchargées où règne un brouhaha insupportable (as-tu déjà mis les pieds dans une cours de récréation?). Est-il plus fatiguant de suivre un cours d'EPS avec la maîtresse de CM1 ou d'assister à un atelier "éveil corporel" avec un animateur? Quelle différence entre le cours de musique et l'atelier pipeau? 

Personnellement, je vois un certains nombres de problèmes. 

Primo, le principe d'égalité est complètement mis à mal: d'un établissement à un autre, les ateliers proposés divergent (et 10 verges, c'est beaucoup): entre l'école où les élèves se disputeront une partie de Bonne Paye ou un cours de peinture sur soie, d'autres proposent une initiation à l'anglais ou des cours de solfège. Au pire, comme dans certaines maternelles, les enfants s'assoiront par terre, après une sieste écourtée, et attendront le retour des parents pendant que les "animateurs", mal formés à la gestion de bambins si petits, tacheront de les maintenir en vie, faute de leur faire faire une activité de leur âge. J'exagère? Peut-être. En tous cas, mieux vaut bien se renseigner sur les ateliers proposés par son école si on ne veut pas voir rentrer le soir un enfant limite neurasthénique. Je ne doute pas que certains parents soient ravis du cours de danse classique de leur enfant, ou de l'atelier de photographie de leur aînée, mais quid de tous les autres qui devront se satisfaire d'ateliers dissimulant mal leur réelle fonction de garderie?

Deuzio, la formation des animateurs est complètement anarchique. Là encore, c'est au petit bonheur la chance. Certains ateliers théâtre sont animés par de vrais professionnels de l'enfance (et du théâtre) (accessoirement), tandis que d'autres ateliers-garderies sont assurés par des personnes qui n'ont jamais été en contact avec des enfants. Là encore, il faut bien choisir son école…  

Troizio, les locaux (l'école en somme) sont squattés par les ateliers. Comment font les enseignants de primaire qui auraient besoin de leur salle pour préparer leurs cours? (Bon ok, tout le monde se fout de cet argument mais moi pas) (et oué je suis corporate).  

Quatrio, tout le monde sait qu'un enfant aime la stabilité (la preuve, tu as acheté toute le collection de Disney mais ton nain persiste à ne regarder que Raiponce en boucle, en récitant les dialogues par coeur) (flippant ton nain). Donc imagine comment un enfant de 4 ans, qui a déjà du mal à comprendre le concept de "tout à l'heure", va appréhender la notion d'ateliers le mardi et le vendredi, mais pas le lundi et le jeudi et le mercredi tu ne vas à l'école que le matin, et non, du coup, y a plus la sieste car faut être bien réveillé pour l'atelier poterie (si ton enfant revient la tête couverte d'argile, tu sauras qu'il a préféré finir son petit somme plutôt que de te sculpter un cendrier). 

Cinquo, personne ne me fera avaler qu'il est reposant de rester des heures à l'école avec des dizaines d'autres enfants, même pour faire des jeux. Ils ont déjà mis les pieds dans un square les ministres? Ils ont déjà côtoyé des enfants? Ils ont pensé à mesurer les décibels émis sous un préau par temps de pluie lors de la récré? Je ne crois pas… Et personnellement, s'il faut choisir entre être fatigué par du travail scolaire ou être fatigué par des ateliers ludiques, le choix est vite fait! On se plaint déjà trop du "niveau qui baisse", de ces élèves qui ne savent pas écrire correctement ou qui peinent à lire un livre, alors pourquoi leur retirer du temps de travail et leur imposer des "jeux" qu'ils pourraient parfaitement faire chez eux? 

Sizio, c'est bien mignon de prendre exemple sur nos voisins européens (les Allemands pour ne citer personne) mais il ne faudrait pas oublier les réalités de notre pays. Si effectivement les élèves d'Outre-Rhin terminent à 13h et enchaînent activités sportives et artistiques l'après-midi, il faudrait peut-être avoir l'honnêteté intellectuelle de rappeler que la majorité des mères allemandes ne travaillent pas jusqu'aux 6 ans de l'enfant (sans quoi elles sont traitées de mauvaises mères). Alors à moins de vouloir renvoyer les mères françaises à leur foyer pour s'occuper des gosses en les obligeant à choisir entre la santé mentale et physique de leur enfant (le sortir de l'école à 15h) ou sa vie professionnelle (bouh la sale égoïste!), il faudrait peut-être réfléchir aux implications concrètes d'une réforme qui, loin de reposer les enfants, les épuise encore davantage. 

Oui, dans le monde des Bisounours, les enfants quitteraient l'enceinte de l'école et rentreraient chez eux au calme où ils pourraient jouer avec leurs 2 parents (qui eux aussi finiraient à 15h, tout en étant payés 4 fois le SMIC pour pouvoir financer de sublimes sorties en famille), feraient leurs devoirs tranquillou avant de prendre un bain moussant et se faire masser leurs petits trapèzes endoloris par des cartables trop lourds. 

Dans la vraie life, les parents ont souvent des réunions jusqu'à 19h (s'ils ne bossent pas à la Slaves & Associates), jonglent comme ils peuvent entre boulot, école et nounous. Et pour les enfants, c'est la triple peine: école le matin (concentration) + cantine (décibels et estomacs malmenés) + école  l'après-midi (concentration) + ateliers périscolaires (excitation/concentration) + étude (concentration) jusqu'à 18h. La définition d'une journée reposante en somme… 

Donc oui, j'espère que cette réforme, passée à la va-vite, sans concertation ni organisation sérieuse, va péricliter avant que Mamerveille n'entre en petite section.  Ou que des ateliers de qualité avec un objectif pédagogique clair, menés par des professionnels précieusement sélectionnés, seront mis en place dans un souci d'égalité nationale (on me souffle dans l'oreillette que ça existe déjà… ça s'appelle des… profs? Ah? ). Nan parce que j'ai pas envie de dégoûter ma fille de ce que j'ai adoré au point d'en faire mon métier! Damnède!