humour_enseignant

J'ai quitté le secondaire, laissant derrière moi nains primitifs de Secondes, nains pré-post pubères de Première et nains pré-adulescents de Terminales. Je pensais découvrir un public de jeunes adultes motivés, matures et enfin équilibrés hormonalement parlant. Et puis j'ai rencontré mes étudiants…  

 

Il y a l'étudiant trop content d'en avoir enfin fini avec l'école et ses règles débiles et qui boit son café, mange son sandwiche et textote en cours. Et qui est sincèrement étonné quand on le reprend: "Mais c'est bon quoi, on est plus des gamins! C'est la fac ici quoi!". Parce que donc, en fac, tout civisme et savoir-vivre, déjà pas forcément hyper développés au lycée, sont définitivement labellisés so 20th century

 

Il y a l'étudiant super bosseur, super déterminé, qui prépare tous ses exercices, lit tous les textes et vient réclamer des lectures complémentaires "pour compléter votre cours si intéressant sur la satire chez Jonathan Swift, madame". 

 

Il y a l'étudiant qui exige qu'on le dispense d'ingliche, parce que c'est bon, quoi, il n'a pas que ça à faire, ii a un boulot à côté et une carrière d'acteur prometteuse à réussir, vous ne pouvez pas comprendre, vous pauvre prof, qu'il faut être disponible si on veut pouvoir aller à tous les castings. Et que non, il ne veut pas de l'épreuve de rattrapage, mais qu'on lui aménage une épreuve pour lui tout seul, et pas le mardi après-midi, parce que le mardi ça ne l'arrange pas. Je l'aime bien celui-là, car il m'envoie des mails épiques et grandiloquents, bourrés de "nonobstant" (ça fait joli) et de "devant les exigences aberrantes de la faculté" (sa présence en cours donc) auxquels j'adore répondre avec le tact que tu me connais que, étant à la fois sadique et incompétente, je ne pouvais accéder à sa requête, mais que si il me dégotait l'autographe d'un des acteurs de la série "Les Mystères de l'amour", José si possible car je trouve son jeu d'acteur inimitable, je pourrais peut-être envisager de ne pas faire tourner son email ridicule à toute la salle des profs. Et qu'avec un bête "s'il vous plaît", il aurait peut-être eu plus de chance… 

 

Il y a l'étudiant qui s'excuse de demander pardon mais qui aimerait bien, enfin si c'était possible, qu'on le dispense d'ingliche parce qu'il doit impérativement travailler à côté pour subsister et payer ses études et qu'il a tout essayé mais que l'horaire du cours d'anglais tombe pile poil pendant ses cours au conservatoire, qu'il est vraiment désolé, qu'il sait qu'il n'y a pas d'exceptions, mais qu'il aimerait vraiment ne pas saborder son semestre alors qu'il essaye de tout mener de front. Celui là a toute ma compassion et toute mon aide pour trouver une solution. En fait, je suis un peu comme la dame à la Poste: si on me prend de haut, je ne retrouve pas le recommandé, mais si on est tout gentil, j'offre des jolis timbres en plus. Une vraie fonctionnaire en somme. 

 

Il y a l'étudiante thermiquement déréglée, qui vient en débardeur en cours quelle que soit la météo extérieure. Et son corollaire qui n'enlèvera JAMAIS sa doudoune, même quand il fait 30° dans la pièce. 

 

Il y a l'étudiant idéaliste, et généralement syndiqué, qui débarque dans ta salle, interrompt ton cours pour lancer un "Je peux dire deux mots à votre classe, ça ne prendra que 5 minutes?" et qui commence sa diatribe avant même que tu ne le lui aies autorisé. Qu'il faut faire sortir après moult négociations: 

- Nan mais c'est révoltant ce qui se passe à l'université, il faut faire passer le message!!

- Peut-être mais là ce qui est révoltant c'est que vous vous permettrez d'interrompre l'exposé d'un étudiant qui est en train de se faire évaluer et que vous le dérangez. 

- Oui mais c'est pour la bonne cause! 

- Certes mais la bonne cause attendra la fin de mon cours, donc veuillez sortir. 

 

Il y a l'étudiant qui vient d'une banlieue lointaine et qui arrive systématiquement en retard de 15 minutes à ton cours (même celui de 14h), et qui demande souvent à partir "un peu plus tôt, vous comprenez y a un préavis de grève sur le RER et je sais pas si j'aurais mon train de 17h34."

Il y a l'étudiante modeuse aux tenues les plus extravagantes les unes que les autres. Le jaune moutarde, les lunettes à la Pulvar et les collants troués sont apparemment très à la mode cette année. 

 

Il y a l'étudiante "parce que je le valons bien". Qui vient en cours sans feuille et avec un stylo (Montblanc) dans son sac en cuir (Vuitton). Qui ne prend des notes que quand elle le juge opportun et qui prend bien soin de ne pas tacher son pantalon en daim blanc en glissant un magazine (Vogue) sous ses fesses. 

 

Il y a l'étudiante en fauteuil roulant qui croise les doigts pour que l'ascenseur ne soit pas en panne car les cours ont lieu au 4ème étage et qu'elle n'a pas du tout envie que les gars de la sécurité la portent dans l'escalier.

 

Il y a l'étudiante ERASMUS qui vient de Roumanie et qui dit "che" à la fin de chaque mot, ce qui faiche quech j'aich beaucoupch dech malche àch lac comprendrech. Sans mauvais jeu de moche. 

 

Il y a l'étudiante ERASMUS qui vient d'Italie et qui est la seule étudiante de son groupe à m'avoir demandé des exercices de linguistique supplémentaires après le ratage abominable et général qu'avait été leur partiel. Les autres sont, semble-t-il, vite passés à autre chose. 

 

Il y a l'étudiant geek qui ne peut concevoir prendre des notes avec un stylo, cet outil primitif, et qui tapote donc sur le clavier de son MacBook pendant tout le cours. Et dont je ne peux m'empêcher d'espérer qu'il n'est pas en train de mettre à jour son statut Facebook ("se fait chier en cours d'anglais") sur internet pendant que j'explique la fin des Stuart et l'avènement des Hanovre sur le trône d'Angleterre. 

 

Et puis il y a A. Qui m'envoie un mail en début de semestre pour me prévenir qu'il est souvent sujet à des crises d'épilepsie impressionnantes mais sans gravité. Et qu'on lui a diagnostiqué un cancer des poumons. A 20 ans. Et que du coup, le traitement le fatigue un peu et qu'il s'excuse par avance parce qu'il manquera quelques cours. Mais qu'il rattrapera tout, hein, parce que sa licence, il la veut. 

 

Mes étudiants. De jeunes adultes en devenir que je côtoie au quotidien et que je vois bosser, lutter, se débrouiller, rire, découvrir leur indépendance toute neuve, fumer leur clope en prenant leur café et en comptant ce qui leur reste pour finir le mois, s'accrocher pour obtenir leur diplôme, s'accrocher à la vie, par tous les moyens. Et je ne peux pas m'empêcher de voir en eux les enfants qu'ils étaient et sont un peu encore. Et de leur souhaiter que leurs études les emmènent là où ils rêvent d'aller, même si c'est dur et qu'ils découvrent le paquet de sacrifices qu'il faut faire pour y arriver.