discipleElles traînent au fond du dressing depuis un an, narguant l'être exquis qui fait de mon quotidien un océan de délices, lui rappelant, quand il se prend les pieds dedans pour attraper une chemise, que ça fait bien trop longtemps qu'il remet au lendemain une tache pourtant aussi inévitable que nécessaire. Elles sont là, elles attendent leur tour. Elles savent qu'il ne pourra pas continuer à les ignorer bien longtemps. Alors enfin, par un beau matin, Tendrépoux s'est écrié: 

- Chérie! Ce week end, je te pose tes étagères! 

 

Tu noteras au passage, cher lecteur, l'utilisation de l'article possessif "tes" lourd de sous-entendus (tes étagères que tu me soules depuis un an pour que je te les pose parce que tu n'as plus de place pour ranger tes cours et tes bouquins que tu achètes apparemment en gros à la CAMIF). 

 

Bref, ce week end, Tendrépoux a sorti sa trousse à outils, sa jolie perceuse, son niveau, un crayon et un mètre et a commencé à prendre ses mesures. 

Nous avions acheté des étagères en wengé à fixations dites invisibles car cachées dans la tranche de la planche. Point besoin d'équerre donc, ni de tout autre gadget disgracieux. Quatre trous, savamment espacés, suffiraient au maintien de l'étagère. 

 

Je laisse donc Tendrépoux à sa science, retourne à ma préparation de cours avec en fond sonore une symphonie en perceuse en sol majeur et reviens un quart d'heure plus tard saluer sa progression. Et là, euh, comment dirais-je, il avait bien percé quatre trous, chaque paire bien espacée, selon l'axe qu'il avait dextrement dessiné au crayon. Sauf que…

 

Sauf qu'au lieu de les aligner horizontalement, l'être au demeurant lumineux qui partage ma vie avait suivi une ligne verticale, rendant impossible la fixation de l'étagère. Je lui signifiai son erreur de la façon la plus diplomate possible: 

- Amour de ma vie, il me semble, mais peut-être la profane que je suis se trompe-t-elle, qu'il fallait que les trous fussent horizontaux et non verticaux… Est-ce là une innovation technique de ta part, ou ton esprit fatigué par cette semaine de rentrée t'aurait-il joué des tours? 

 

Je tairai la réponse que me fit mon mari - à base de péripatéticienne désordonnée et d'excrément - ainsi que ma réaction - fou rire mal dissimulé exacerbant le courroux du mâle. 

 

Heureusement, si Tendrépoux manque parfois de discernement en matière de préparation au bricolage, il est sur-équipé. 

- Qu'à cela ne tienne! Passe-moi le mastic! Je vais reboucher tout ça et refaire des trous. On y verra que du feu. 

 

Je m'exécute, fidèle disciple de mon génie castoramique et le contemple en train de badigeonner les trous, le mur, ses mains, son tee-shirt d'une pâte collante que je soupçonne être indélébile. 

 

Tendrépoux se remet alors à la tache, mais tombe sur un os de taille: le mur qu'il s'échine à percer est un mur porteur, et donc en béton armé.  Et, manque de chance, à chaque nouvelle tentative, sa mèche bute sur de l'acier, et malgré la qualité de son équipement tout droit sorti de chez Bricol'tout, mon héros du poinçon ne parvient pas à faire un trou de plus de 3 cm. 

Re-bouchage de trou au mastic. Re-décalage du trou. La mèche s'enfonce dans le mur comme dans une motte de beurre. Tendrépoux triomphe, pose les étagères en cinq minutes une demi-heure et décide d'enchaîner avec les étagères des ouatères. 

 

On ne peut plus l'arrêter, il prend ses mesures, tire des traits, vérifie son niveau et dans un élan perce les 12 trous qui soutiendront les fixations de 3 étagères. Sauf que…

 

Sauf que, Tendrépoux, pressé d'en finir et d'aller regarder son grand prix de F1, n'a pas réalisé qu'une des trois étagères allait buter sur la colonne d'eau, à moins de décaler les-dits trous. 

 

Je te passe la scène d'une rare violence qui s'en suivit - projection vengeresse de la vilaine étagère, vidage intempestif de l'intégralité du contenu de la caisse à outils par terre, coup de pied dans la-dite caisse, cri de douleur car c'est le petit doigt de pied qui a trinqué, etc… 

 

- Il est hors de question que je refasse un trou, je vais plutôt faire une encoche à la scie dans cette fichue étagère!

- A la bonne heure! Souhaites-tu mon assistance, astre de mes jours? 

- Nan, c'est bon, je veux pas que tu te fasses mal. De toutes façons, j'en ai pour deux minutes.

 

Deux dix minutes plus tard, l'encoche est faite, aucun doigt n'a été coupé et Tendrépoux s'apprête à savourer sa victoire sur l'objet rétif. Sauf que…

 

Sauf que c'était pas une encoche qu'il fallait faire, mais scier toute la planche car la colonne d'eau empêche toujours de fixer l'étagère.

 

Je te passe la scène interdite aux moins de 18 ans qui s'en suivit. 

 

- …

- Chéri, ça va? 

- Passe moi la perceuse, je refais des trous. Et le mastic…

 

A l'heure où j'écris, nous sommes toujours mariés, la caisse à outils est rangée, nous n'avons plus de mastic, la mèche de la perceuse est émoussée, mais les étagères sont posées. Tendrépoux, tel un grand fauve après une journée de chasse intense dans la savane, repose dans le canapé, las mais fier. 

 

J'attendrai peut-être quelques jours avant de lui demander d'installer le nouveau lustre...