oxford_university_poetry_professorAujourd'hui et à l'occasion de la lettre O, lecteur globe-trotter, je te propose un petit détour mélancolique dans les méandres de ma vie estudiantine. En tant que prof d'ingliche, il a bien fallu que j'aille me former et même si l'Education Nationale a su faire de la petite bourguignonne que je suis un être capable d'utiliser le present perfect à bon escient, rien ne peut remplacer l'immersion totale pour tout ce qui concerne le chopage d'accent, le piegeage des idiomatismes de la langue et l'appropriation de réflexes linguistico-culturels. Si, je te jure.


Or donc, je me suis retrouvée au noble âge de 21 ans dans la non moins noble cité d'Oxford, dont à l'époque je ne connaissais que le nom. Aucune idée de ce à quoi ça pouvait ressembler, ni ce qui m'y attendait. Une vague appréhension de retrouver les grisonnantes maisons, les sandwiches au poulet secs, et la tristesse industrielle que j'avais découverts quelques années plus tôt lors d'un séjour linguistique à Sheffield. A 21 ans, je quitte donc la capitale, mes amis, ma famille, pour aller accomplir mon destin. Rien que ça.


Accompagnée de mon Pôpa (faut pas déconner), je débarque donc au petit matin via le Oxford Express. Je découvre une route arborée, des paysages vallonnés et verdoyants et, de part et d'autre de High Street, les premiers Colleges oxfordiens. A la minute où je vois l'entrée de Magdalen College, je comprends que j'avais rien compris. Ici, point de bicoques en série, de ZAC ou de ZUP, mais des bâtisses moyenâgeuses au style gothique plus somptueuses les unes que les autres. Le château de Harry Potter à l'échelle d'une ville (pas étonnant que le tournage ait eu lieu à Oxford d'ailleurs).


Mon College à moi, ce sera Balliol College. Normalement, les étudiants résident dans le college auquel ils sont rattachés et suivent les cours à la faculty correspondant à leur matière. Mais comme je suis une graduate student (c'est-à-dire une étudiante en master), j'ai droit à une chambre à Holywell Manor, la résidence réservée aux "grands", c'est-à-dire aux étudiants en master ou en doctorat. Holywell Manor. Rien que le nom éveille des échos d'Emily Brontë ou de Mary Shelley. Des histoires de fantômes et de demoiselles courant après l'amour d'un Darcy ou d'un Heathcliff. Le manoir se dresse en effet en bordure d'un immense parc et jouxte une magnifique chapelle flanquée d'un cimetière où Tim Burton aurait pu tourner. Ambiance romantique assurée.


A peine arrivée, les anciens m'accueillent, m'inscrivent d'office à la soirée Wine & Cheese qui aura lieu le soir même et m'embarquent pour une visite guidée de la ville. Je plante gentiment mon Pôpa qui part se reposer dans ma chambre (et installer mes affaires en douce - Thanks Dad! ) pour suivre mes nouveaux amis et le bel Ecossais chargé de la visite (Tendrépoux n'existait pas à l'époque).


La visite me conduit de merveille en merveille: la Bodleian Library, l'une des plus anciennes bibliothèque du royaume, le Sheldonian Theater (où Paul McCartney viendra faire jouer l'une de ses compos classiques quelques mois plus tard), la Radcliffe Camera, Balliol College, St John's College, Trinity College et j'en passe, les pubs Eagle & Child ou The Duke of Cambridge où tant de soirées se profilent, les coffeeshops, les jardins, les boutiques, les rues pavées sinueuses qui respirent l'histoire, le pont des soupirs, jumeau de celui de Venise… En  une petite heure, j'ai la vision de l'année qui m'attend: studieuse, cosmopolite, mais aussi enchanteresse.


Car étudier à Oxford, c'est prendre la mesure de ce qu'être étudiant peut être. Il y a une vraie communauté d'étudiants, qui viennent de tous horizons, des traditions séculaires qui sont toujours respectées et qui donnent au travail de tous une dimension quasi sacrée. La cérémonie dite de matriculation, qui intronise chaque nouvel étudiant en est un exemple. Chaque nouvel arrivant doit porter sa toge et son chapeau carré, une chemise blanche sur un costume noir et un noeud noir autour du cou pour être officiellement enregistré dans les registres de l'université. Ce n'est qu'à la fin de ses études que l'étudiant aura droit à sa cérémonie de remise de diplôme, sa graduation, célébrée en grande pompe au sein de la Radcliffe Camera par des professeurs en toges dorées, hermine et toque à pompon, sceptre à la main, dans la grande tradition des universités britanniques.


Tu imagines la même chose dans les locaux décrépis de Jussieu? Ce décorum peut paraître archaïque, mais je t'assure qu'il est vécu avec beaucoup d'émotion par les diplômés et que tout le folklore lié aux Colleges et aux différentes traditions est simplement fascinant. Se faire inviter à la High Table (la table d'honneur) du hall (la cantine) avec les professeurs, tous en toge, bien évidemment, et pouvoir discuter des travaux des uns et des autres, qui en physique quantique, qui en biologie macromoléculaire, qui en théâtre antique, est un privilège dont je me suis délectée.


Et puis les soirées étudiantes où toutes les nationalités se mêlent dans une ivresse aussi musicale que liquide ! D'ailleurs, ne dit-on pas qu'on est vraiment bilingue que lorsqu'on arrive à suivre une conversation dans un pub? Qui ne s'est jamais retrouvé dans un brouhaha insensé, une pinte à la main, à essayer de comprendre ce qu'un Ecossais disait pendant qu'un Néo-Zélandais fait des blagues et qu'un Indien te pose une question n'a jamais connu ce qu'est un vrai moment de solitude. Celui où tu jauges le chemin qu'il te reste à parcourir avant de toi aussi pouvoir participer à la conversation. Ce chemin est en général bien moins long que tu le penses, la fréquence de ce genre de soirées aidant…


Quand tu reviens en France et que tu retrouves le système universitaire gaulois, sa froideur administrative ("Vous viendrez chercher votre diplôme au bureau D du 3ème étage du bâtiment A"), l'isolement de ses étudiants (entre les Parisiens qui louent des chambrettes à prix d'or et les étudiants Erasmus qui s'entassent dans des campus à peine salubres, pas facile de créer des liens), l'impersonnalité des enseignements avec des amphis bondés à 1000 élèves alors qu'il n'y a de place que pour 400, des cours magistraux pendant lesquels les questions sont interdites sinon on s'en sort pas, les TD obligatoires bâclés et pompés sur internet, difficile de rester motivés.

Alors quand on sait qu'Outre-Manche on sera logé dans une chambre d'un College médiéval somptueux, que l'intégration n'est pas un vain mot, qu'on pourra découvrir des activités extra-scolaires que les professeurs encouragent (as-tu déjà vu un prof demander à un étudiant si l'horaire du cours lui convient et ne perturbera pas son entraînement d'aviron du matin?), que les cours se déroulent avec un système de tutorat où quatre ou cinq élèves discutent de leur travail avec leur professeur autour d'une tasse de thé, que le suivi est individualisé au possible avec un tuteur par étudiant pour être sûr que celui-ci s'adapte bien et ne perd pas pied, et que la récompense finale - la remise du diplôme - est vécue comme un temps fort dans la vie de la personne et non pas comme une simple procédure administrative - quand on sait tout cela, on se dit que la gratuité des universités françaises a quand même un prix.


Alors je me dis que c'est trop bête. Que si mes petits de ZEP voyaient ce qui existe là-bas, peut-être auraient-ils envie de travailler à l'école, voire de faire des études supérieures. Que même s'ils ont pas un rond, il faut que je trouve un moyen de les emmener à Oxford en voyage scolaire l'année prochaine. Pour qu'ils comprennent comment naît une passion.