retour_vers_le_futurAu XX° siècle, quand on évoquait l'an 2000, on imaginait une espèce de monde où flotteraient des voitures volantes, où des robots se coltineraient les tâches ingrates, où l'on porterait tous des tuniques en alu et où on aurait des implants technologiques nous permettant de communiquer par télépathie et de commander des pizzas par la pensée. 

En vrai, on a internet et l'Iphone. Et là se pose la question à laquelle je vais entreprendre de répondre aujourd'hui: comment faisait-on AVA NT?


Par "avant", j'entends sans internet, sans email, sans téléphone portable, sans internet sur son téléphone portable. Franchement, si aujourd'hui un choc magnétique détruisait tous nos gadgets, serions-nous capables de survivre? La civilisation telle que nous la connaissons pourrait-elle s'en remettre? 


Pour répondre à ces interrogations essentielles, je te propose lecteur, de te replonger dans une journée type du XX° siècle. Si tu as moins de 18 ans, tu risques de me prendre pour un cératopsien mais je prends le risque…


Mardi 18 avril 1995. 


7h: Le réveil sonne. Comme d'habitude, les infos ne parlent que de l'élection présidentielle imminente. Balladur est toujours favori et les commentateurs débattent de combien de points d'avance il aura sur Jospin. Je commate-me lève-me douche-me maquille-m'habille-petit-déjeune et file au parking prendre ma voiture. 


8h: je suis dans les bouchons. Heureusement que j'avais pris de l'avance car impossible de savoir si le périph circule bien ou pas. Pourquoi il y a pas une radio spéciale trafic qui donnerait l'état de la circulation en temps réel? 


8h20: j'arrive dans mon lycée ZEP en banlieue parisienne. Il est classé Education Prioritaire depuis que ce terme a été inventé en 1981, mais mes collègues et moi ne désespérons pas de le voir un jour sortir de cette stigmatisation sociale et de faire progresser nos résultats au bac. 


8h25: je commence mon cours avec mes 1ères. Nous travaillons sur le Pop Art en général et Andy Warhol en particulier. Je leur demande de faire des recherches sur ce mouvement artistique. Direction le CDI pour aller consulter l'Encyclopédie Universalis en anglais. Pas top, il n'y a bien évidemment qu'une seule encyclopédie pour 20 élèves. Je fais donc deux groupes de 10, l'un chargé de trouver des informations sur le Pop Art, l'autre sur Warhol, ça fait un tome chacun, c'est déjà mieux. 

Un brouhaha inévitable se fait entendre et j'essaye de remettre de l'ordre en créant un 3ème groupe, chargé de décrire et d'analyser le tableau One hundred Campbell's soup cans que je projette à l'aide d'un rétro-projecteur dernier cri. A 6 par groupe, ils sont déjà plus calmes, mais ceux qui sont chargés de décrire l'image se plaignent qu'ils n'y voient rien, que l'image est floue et qu'on pourrait pas baisser les stores siouplé. Je m'exécute, mais là, ce sont les deux autres groupes qui râlent parce qu'ils peinent à déchiffrer les petits caractères de leur article d'encyclopédie à la lumière des seuls néons. 

Les deux heures de cours passent à toute allure, on a pas eu le temps de finir. Je leur demande de terminer le travail chez eux. Je me prends un "Mais m'dame, on a pas de dictionnaire chez nous!". Je m'apprête à leur expliquer la différence entre un dictionnaire et une encyclopédie, renonce à l'idée des yeux ronds qu'ils ne manqueront pas d'afficher et les congédie en leur disant qu'on poursuivra au prochain cours. 


10h30: cours avec mes secondes. Je prends une grande inspiration, récite quelques mantras zen et pénètre dans l'antre des fauves. Combien de calculatrices, game boys et autres tamagotchi vais-je encore devoir confisquer? Combien de messages griffonnés sur des bouts de cours vais-je intercepter? Ces élèves sont particulièrement difficiles: bavardages, insolence, immaturité pénible… Tu verras qu'un jour ils répondront aux profs ou refuseront de sortir leurs cahiers pour travailler! Pour l'instant, ils ne contestent pas trop mon autorité, car ils ont bien trop peur de se prendre un travail supplémentaire ou des heures de colle. Je soupire, en me disant que nous autres profs n'avons tout de même pas beaucoup de leviers face à ces petits garnements…


11h30: Chouchana, une de mes élèves de seconde m'alpague. Elle porte un tee-shirt à l'effigie des East 17, des créoles aux oreilles et a les cheveux coiffés à la dernière mode (coque à la Beverly Hills). Elle me demande si je peux lui traduire les paroles de la dernière chanson de son groupe fétiche: 


What ya body wants

I got dis

Whatcha need indeed

I'm gonna rock this

I dream U scream and tighten ya hold

I tiggle in the middle as we giggle

In I go, oh, deep and down deeper


Hmmm… je botte en touche et lui dis qu'elle pourrait justement me le traduire elle-même pour remonter sa moyenne, mais qu'elle dise bien à ses parents que ce n'est pas moi qui leur fait étudier ça en classe (des fois que je me fasse attaquer pour cours indécent…). Je ne lui propose pas d'en faire l'explication de texte, faut pas pousser mémé non plus, et je n'ai pas envie d'entendre glousser cette ado émoustillée et gavée d'hormones. 

 

12h30: ma journée est terminée (je finis tôt le mardi). Je file donc retrouver une amie pour déjeuner. Nous avons convenu de nous retrouver dans notre petit resto favori pour papoter. Le rendez-vous est dans 30 minutes, il ne faut pas que je traîne. 


13h15: zut, zut et et re-zut! J'ai tourné pendant un quart d'heure avant de trouver une place. Je suis en retard et n'ai bien sûr pas pu la prévenir. J'espère qu'elle ne m'en voudra pas trop!


13h16: nous nous retrouvons enfin. Mon amie me fait remarquer mon retard, je suis contrite, et lui promets de partir plus tôt la prochaine fois. Elle a acheté le journal en m'attendant. Nous allons nous asseoir en terrasse, commandons une salade et un verre de rosé et commentons l'actualité. Les JO d'Atlanta nous semblent peu intéressants, rien de fascinant ne s'y passe. Nous discutons politique pendant un moment, notre conversation n'étant interrompue que par le serveur qui nous apporte la carte des desserts. Je refuse, arguant que j'ai déjà du mal à fermer mon pantacourt… 

Nous passons en revue le dernier épisode d'X-Files qui passait hier à la télé. Je soupire que, si au moins on pouvait les regarder en VO, je les enregistrerais bien sur cassette pour les passer à mes élèves. Peut-être que ça les intéresserait plus que leur manuel Your Way et ses illustrations vieillottes…


15h30: je dois laisser mon amie car j'ai promis à ma mère d'aller au cinéma avec elle. J'achète mon ticket de bus à 2,50 Francs ainsi que le Pariscope à 1 Franc, saute dans le bus et me retrouve au pied de l'immeuble de Maman. Je sonne. Aucune réponse. Je retente ma chance. Rien. Zut! Est-elle sortie? On avait pourtant dit que je passerai vers 15h30-16h. 

Je repère une cabine téléphonique au coin de la rue, sors la carte de téléphone que je conserve toujours précieusement sur moi (ils pourraient faire des cabines qui acceptent la carte bleue tout de même!) et la glisse dans l'appareil. Crédit: 4 unités. C'est amplement suffisant pour appeler Maman et vérifier qu'elle n'est vraiment pas là et non profondément endormie devant les Feux de l'Amour. Gagné! Elle décroche, la voix un peu rauque, et me dit qu'elle m'attend. Je monte la rejoindre, nous consultons le Pariscope et optons pour la séance de 16h15 à l'UGC Odéon. Nous allons voir Légendes d'Automne. A part Anthony Hopkins, pas d'acteur vraiment connu dans ce film, mais le type blond qui joue le frère rebelle est assez mignon. 


17h30: je rentre à la maison, découvre la liasse de courrier dans la boîte aux lettres. Tiens, une carte de Marie-Clémentine! Elle est en vacances aux Canaries la veinarde. Elle me recommande chaudement son agence de voyage qui pratique apparemment des tarifs corrects. Outre les factures EDF-GDF et France Télécom, je tombe sur une lettre de mes amis partis habités à Nice. C'est gentil de donner des nouvelles! Ils me racontent sur 3 pages (recto verso!) les menus détails de leur installation, leurs problèmes avec un plombier incompétent, les progrès de leur aînée et leur bonheur de profiter enfin du soleil! Ils me joignent une photo sur laquelle je note, qu'effectivement, leur petite a beaucoup grandi!


17h35: j'écoute les messages sur mon répondeur (oui, j'aime la technologie) tout en sirotant un thé. Surprise! Une personne se prénommant Muriel explique qu'elle est mon amie de maternelle, que bien qu'on ne se soit pas vues depuis des années, elle aimerait beaucoup me retrouver et que du coup, elle téléphone à toutes les personnes de l'annuaire portant mon nom, s'excuse si elle s'est trompée de personne et me laisse son numéro à 8 chiffres si je suis bien celle qu'elle recherche. Emue par sa ténacité (sa facture de téléphone va être énorme si elle appelle toute la France!) et touchée par sa démarche, je la rappelle. Nous passons bien 30 minutes à nous raconter nos vies, et jurons de correspondre le plus souvent possible. 


19h: mon Tendrépoux rentre de son bureau (oui, la Slaves & Associates pratiquait encore des horaires décents à l'époque). Il revient avec une pile de documents dans son attaché-case: impressions d'ordinateur (il a son propre computer au bureau!), fax, carnets manuscrits… Il a du boulot encore ce soir, mais, bien concentré, une heure devrait suffire à lire toute cette paperasse. J'ai une petite pensée pour la forêt amazonienne en voyant la tonne de papier que cela représente mais bon… il faut bien travailler!


20h30: nous dînons tranquillement en tête-à-tête et discutons du projet de loi sur la bio-éthique qui réglementera l'Assistance Médicale à la Procréation et dont les médias parlent beaucoup en ce moment. Nous plaignons de concert ces pauvres - mais heureusement rares - couples qui sont obligés d'avoir recourt aux bébés-éprouvettes pour concevoir. 


21h: y a N'oubliez pas votre brosse à dents sur France 2 ou alors Perdu de Vue sur TF1. On éteint la télévision, on ne supporte ni Nagui ni Pradel. Tendrépoux allume le Minitel. 


- Qu'est-ce que tu fais? 

- Je regarde s'il n'existe pas un site Météo France qui pourrait prédire s'il y aura du vent à Wissant ce week end, j'irais bien faire de la planche. 

- Mais enfin chéri, utilise l'annuaire et appelle demain!

- Il faut vivre avec son temps ma Titch! Rhaaa, ça met 3 heures à s'allumer ce truc… Et puis je tape quoi? 3615 VENT?

- Hihihi, tu me fais rigoler! Comment veux-tu que ce genre de choses existe? Et pourquoi pas carrément un 3615 COURSES AU SUPERMARCHÉ, ou 3617 PIZZA ou encore 3615 RACONTE TA VIE À TOUT LE MONDE ? Faut pas rêver mon chou!

- Mouais, tu as raison. On est pas en l'an 2000!