Elève, je m'étais toujours demandé ce qui se passait en salle des profs. Aujourd'hui de l'autre côté du miroir, je sais à quoi m'en tenir, et crois-moi, c'est assez savoureux. Alors quand en plus tu es en ZEP, avec toutes les anecdotes truculentes que ça sous-entend, je te dis pas le panard.

Aujourd'hui, ma collègue de philo s'étonne pour la énième fois de l'inculture de ses terminales scientifiques. On pourrait croire l'ignorance des nains absolument aberrante. Oui, sauf que...

- Nan mais franchement... Je leur parle de la Boston Tea Party et personne n'en a entendu parler! C'est dingue non? A croire qu'ils n'ont jamais fait de civilisation américaine! C'est quand même la base, non?

Gloups. Si toi aussi, lecteur, tu as mis plus d'une minute à te remémorer (vaguement) ce que fut la Boston Tea Party, rassure-toi: ta dévouée Titcheur, pourtant désagrégée d'anglais, a cherchouillé un moment avant de se rappeler de quoi ça s'agissait (tiens, je te mets un lien si vraiment tu galères). Et ma chère collègue, troublante de naïveté, de continuer:

- Oué mais quand même! Comment je peux communiquer avec eux si on a même pas de références communes? C'est comme la fois où les Terminales L me soutenaient qu'Amélie Poulain est un bon film! Franchement. J'ai dû leur expliquer que non, c'était objectivement une sous-merde démagogique et populiste sans aucune envergure cinématographique. Et eux d'insister que mon avis n'était qu'un avis et qu'ils avaient le droit de diverger! Ils ont vraiment rien compris!

Re-gloups. Si toi aussi, lecteur, tu as bien aimé ce film, justement pour son côté vieille France et bons sentiments, et qu'en plus tu pensais que le rôle de l'école était de permettre aux enfants de se construire un jugement, tu dois te sentir un peu couillon. Comme quand quelqu'un t'explique "qu'il faut être complètement con pour lire la presse people" alors que t'es abonné à Voici, ou que "franchement, le foot c'est vraiment pour les gros blaireaux" alors que tu rates pas une humiliation un match du PSG...  Ou quand tu te rends compte que, décidément, tu as adoré tous les films descendus par les critiques de Télérama.

Donc, message personnel à ma chère collègue de philo: si tu pouvais arrêter de sous-entendre que toute culture populaire relève forcément de l'excrément canin, et que quelqu'un qui n'a jamais entendu parler de Derrida et de la deconstruction est obligatoirement un crétin inculte qui mérite à peine le droit de vote, je pense que tu vivrais un peu mieux la ZEP et ses élèves.

Car oui, nos élèves n'ont jamais entendu parler de mythologie, de psychanalyse ou de la révolte du Bounty. Mais, pire encore, certains n'ont jamais vu Star Wars, n'ont jamais mis les pieds à Paris alors qu'ils habitent à une petite demi-heure de la ville des Lumières, d'autres font des fautes d'orthographe rien qu'en parlant, et ont pour seule sortie culturelle leur visite hebdomadaire au centre commercial qui borde leur cité. Et ce n'est pas en leur faisant sentir ton mépris d'agrégée de philo que tu leur donneras envie de s'intéresser à ce que tu considères (probablement à juste titre) comme étant la culture noble.

Sans forcément renoncer à toute forme d'enseignement culturel, rien ne t'empêche de proposer à tes nains des thématiques susceptibles de susciter autre chose qu'un "Rhhhhhâââiiiiiinnnnnn???" à la Jean-Kévin. Ainsi, plutôt que de pousser des cris d'orfraie quand tu te rends compte que tes trolls ne savent pas qui était Henri VIII, passe-leur plutôt un épisode bien accrocheur des Tudors. Avec un peu de chances, ils y prendront goût et regarderont le reste. Regarde, moi, il a suffit que je dise à mes Premières L que Bella dans Twilight lit les Hauts de Hurlevent et Raison et Sentiments pour qu'ils se ruent sur ces bijoux de Brontë et Austen aussi sec. La stratégie du détournement que ça s'appelle.

Toi par exemple, lecteur, aujourd'hui tu pensais rigoler 5 minutes en lisant ce billet alors qu'en fait tu as fait travaillé ton cortex pré-frontal à mort. T'auras peut-être même appris des choses! Ne me remercie pas, non, c'est tout naturel.