Louis_de_Funes_1e571Lecteur, il faut que te parle un peu de mon grand-père à qui je viens de dire adieu. Car mon Papi était quelqu'un de très spécial. Homme passionné d'art, il a travaillé toute sa vie dans les antiquités et a transmis à ma mère tout ce qu'il sait, et à mes frangins et moi, un goût pour les belles choses et l'authenticité, quelles qu'elles soient. Mais surtout, mon Papi était un homme d'esprit à l'humour gaguesque et corrosif, qui adorait faire des blagues à tout le monde, de ses petits-enfants à ses confrères antiquaires. C'était un peu le Louis de Funès de l'art, le Fernandel de la famille si tu veux. Un homme passionné qui collectionnait les tire-bouchons et a consacré sa vie aux Hache (pas au hasch, imbécile, aux Hache, grande dynastie d'ébénistes grenoblois du 18ème siècle - je t'avais dit que tu apprendrais des choses avec Titcheur).

Son passe-temps favori quand lui et ma grand-mère nous gardaient pendant les vacances, tandis que nos parents se barraient en amoureux ou finissaient de divorcer, c'était de nous inventer des histoires incroyables et merveilleuses et de nous convaincre qu'elles étaient vraies. Combien d'heures avons-nous passé à chercher le passage secret qui était censé exister dans sa grande maison remplie des objets les plus hétéroclites? Avec quelle véhémence grondions-nous son petit chien qu'il accusait de lui arracher les cheveux pendant la nuit, seule explication plausible à sa calvitie naissante? Combien de fois avons-nous demandé à notre grand-mère si un certain Simon Cussonnet/Abbé Casse/Père Forateur qui sonnait à l'interphone était attendu à la maison avant de nous rendre compte que ce n'était autre que notre Papi, qui avait déguisé sa voix, qui se gaussait de notre naïveté enfantine et de notre propension à tomber systématiquement dans le panneau?
Il voyait la vie comme un immense terrain de jeu où ses plaisanteries trouvaient des victimes (presque toujours) consentantes, à l'instar de cet homme de foi qu'il réussit à persuader de l'existence de "Petites Béatitudes", dont la fameuse "Heureux celui qui sait rire de lui-même, il n' a pas fini de rigoler."
Voilà qui c'était mon Papi.

Il ne fut donc absolument pas surprenant qu'il manifestât son esprit facétieux lors de ses propres funérailles, et ce, à 3 reprises.

Tu t'en doutes, l'ambiance n'était pas à la fête. Nous étions dans la maison de mes grands-parents où le corps de mon Papi reposait, pâle et froid, dans son cercueil au milieu d'une pièce remplie des objets qu'il avait étudiés et admirés toute sa vie. C'était solennel et émouvant à la fois, d'autant que ma mère nous lut une lettre de mon grand-père qu'elle avait retrouvée dans ses papiers et qui était tout simplement bouleversante. Alors quand ces messieurs des pompes funèbres procédèrent à la fermeture du cercueil, personne ne put retenir ses larmes. Etait-ce cette atmosphère si lourde là où mon grand-père préférait la légèreté? Ou bien la tristesse ambiante qui le plombait? Quoiqu'il en soit, quand les quatre gaillards en noir voulurent hisser le cercueil dans l'ascenseur vétuste de la maison, l'un d'entre eux se contorsionnant pour soutenir la boîte sur son dos dans un espace manifestement trop étroit pour tout ce monde, l'ascenseur décida subitement de se bloquer. Nous eûmes beau nous échiner à appuyer sur tous les boutons, bouger le cercueil, trifouiller l'engin, rien. Pas un soubresaut, ni vers le haut, ni vers le bas. Portes bloquées. Et le gars des pompes funèbres était toujours coincé à l'intérieur, avec 100 kg sur le dos. Le cortège devait partir, la messe commençait dans 15 minutes. Panique dans l'assemblée, tentatives désespérées pour faire repartir l'ascenseur qui n'en pouvait mais, puis opération de sauvetage de la pauvre âme bloquée avec un trépassé farceur, qui devait se fendre la poire depuis son paradis. L'ironie de la situation ne nous échappa point, puisqu'une fois le coup de stress passé, c'est un véritable fou rire qui s'empara de nous. Papi nous faisait signe, c'était sûr.
Après quelques minutes de gymnastique pas du tout artistique pour faire passer le cercueil par l'escalier, nous pûmes reprendre le chemin de l'église avec une sérénité retrouvée et non feinte.


Le deuxième signe eut lieu pendant la messe. Celle-ci fut d'une émotion rare, tant tous ceux qui tinrent à rendre hommage à mon cher grand-père étaient émus et trouvèrent les mots les plus touchants pour parler de leur père, ami, ou confrère. Nous faisions moins les marioles quand vint la communion, moment solennel s'il en est, mais c'est apparemment cet instant précis que mon grand-père choisit pour littéralement posséder l'organiste, jusque-là irréprochable, qui se mit à massacrer le célèbre "Jésus que ma joie demeure" de Bach. Mais quand je dis massacrer, je voudrais que tu essayes d'imaginer un pianiste avec des moufles ou un peintre avec des gants de boxe. Bah là, c'était pareil. Il délirait complètement sur sa partition, multipliant les fausses notes, les changements de rythme, essayant de se reprendre, tel un ivrogne titubant essayant de s'accrocher aux murs pour ne pas tomber. Là encore, difficile de ne pas relever le clin d'œil malicieux de Papi, qui refusait manifestement de voir tout son monde le pleurer aussi tristement.

Le troisième et dernier signe apparu au cimetière. Je n'en menais pas large à ce moment-là car c'est moi qui ai clos la messe avec un petit mot que j'avais écrit et que j'eus le plus grand mal à débiter. Donc, c'est encore tremblante tant de froid que d'émotion, que j'appréhendais la dernière étape de cet au revoir déchirant: la mise en terre. Il y avait ce grand trou très profond ("C'est un caveau 5 places!" me dit Mamie, sur un ton quasi triomphant qui aurait pu lui faire ajouter "avec la clim' et l'ouverture centralisée des portes"…). Il fallait y faire glisser le cercueil en chêne à l'aide de cordes. Les quatre forçats des pompes funèbres se collèrent donc à la tâche, faisant passer une solide corde dans les poignées du cercueil. La première phase délicate de mise en position se déroula sans encombre. Le cercueil commença sa longue descente sans à-coup et atteint le fond du caveau sans problème. Mais au moment où, d'un geste aussi souple que professionnel, ils voulurent dégager la corde, celle-ci resta bloquée net dans une des poignées, un peu comme si Papi nous disait "Hé! Me laissez pas dans ce trou tout seul! Je veux rester parmi vous!". Après plusieurs tentatives gênées pour récupérer leur bien de la façon la plus digne possible (c'est-à-dire sans descendre en rappel au fond du gouffre), les quatre comparses abandonnèrent, et nous laissèrent faire nos derniers adieux.

Voilà, mon Papi dort maintenant dans sa boîte en chêne, entouré de roses et d'une corde (au cas où il voudrait remonter?), au fond d'un puits profond scellé par une pierre. Je me plais à penser qu'il est plutôt là-haut à faire des blagues aux anges, à leur faire croire que Philippe Seguin signe des autographes au salon VIP du Paradis, ou à se faire passer pour Saint-Pierre pour planquer les clefs de la porte du Ciel. En tous cas, qu'il soit rassuré, aussi tristes que sa disparition nous ait laissés, nous avons tous bien ri à ses trois ultimes plaisanteries.