StopKillEnglishTu le sais, je suis prof d'anglais dans un lycée ZEP. Ça n'a pas toujours été comme ça. J'ai eu la chance de commencer ma carrière dans un lycée dit normal, puis j'ai même enseigné à la future élite de la France (oué, des classes prépas, la classe!). Alors tu imagines ma tronche cet été quand j'ai appris que j'étais affectée en ZEP, dispositif Ambition Réussite, lycée classé Violence parce qu'un mec est mort lors des émeutes de 2005. J'ai un peu chialé ma race tiqué.  Je m'imaginais faisant la Une du JT "Une jeune prof massacrée au compas par un jeune de 19 ans élève de Seconde toxicomane et violeur récidiviste". Tu vois le genre. Bon, la vérité, quitte à casser un peu le mythe, c'est que ma ZEP à moi est plutôt cool. Pas de réels problèmes de violence, les élèves ont pas un super niveau mais ce sont des gentils. Je sais, ça démystifie un peu le truc. Désolée. Néanmoins, quand un certain assureur-militant m'a envoyé sa petite brochure pour que je souscrive à une assurance complémentaire spéciale enseignant, je l'ai pas mis immédiatement à la poubelle…

La lecture du prospectus est particulièrement édifiante, au point que tu finis par te demander pourquoi tu as choisi cette profession si dangereuse, où t'as même pas de prime de risque alors que tout porte à croire que tu finiras dépressif, fou ou plus banalement handicapé à 80%. Rien que la première phrase te met dans le bain: "Responsabilités vis-à-vis des élèves, climat scolaire agressif, relations parfois conflictuelles avec les parents, accident de travail… votre métier vous expose tous les jours à des difficultés ou des risques qui peuvent mettre en jeu votre santé morale ou physique."

Ça détend d'entrée de jeu, tu trouves pas? Personnellement, je fais en sorte d'avoir le moins de responsabilité possible vis-à-vis des mes élèves (pas de voyages en Angleterre, de toutes façons ils ont pas les moyens), je désamorce tout conflit potentiel en classe grâce à mes blagues pourries que tu commences à bien connaître, je ne rencontre pas les parents d'élèves (c'est le job du prof principal et de toutes façons, les parents s'en foutent de l'anglais), quant aux accidents du travail, depuis qu'ils ont supprimé les estrades, je tombe beaucoup moins…

Mais plus tu avances dans la lecture de ce petit bijou, plus ça se corse. Je lis ensuite que cette assurance offre "des solutions financières pour prendre en charge les frais consécutifs à votre dommage (frais médicaux non remboursés, pertes de revenus, renouvellement de prothèse dentaire…) et les séquelles corporelles (préjudice esthétique, incapacité permanente…)". Mais qu'est-ce qu'on leur a fait à cette boîte d'assurance verte et rouge pour qu'ils nous fichent une peur bleue comme ça??? Prothèses dentaires? Parce que on se sera fait péter les dents par des jeunes en difficultés qui voulaient pas faire une phrase avec "must" dedans? Préjudice esthétique? Parce qu'on se sera fait refaire la tronche gratos par un nain armé d'un stylo bleu parce qu'on aura osé lui demander d'ouvrir son cahier?

Et le pompon sur le gâteau comme dirait l'autre, ce sont les "témoignages" de profs ayant eu recours aux services de ce professionnel des enseignants dans la mouise. Ainsi on apprend que "Laurent, enseignant en primaire" est bien content d'avoir choisi la M…F pour le défendre car il est accusé de défaut de surveillance par les parents d'un élève qui s'est pété la gueule dans la cour de récré (encore un qui jouait à la balle au prisonnier et qui faisait la balle!). Il se retrouve avec un procès aux fesses, le pauvre.

Ou alors "Eloïse, conseillère principale d'éducation" qui a été "très choquée après son agression physique par un élève" et qui "bénéficie d'un accompagnement psychologique". Woaw! Ça rassure de savoir que si un élève se fait mal sous ta surveillance ou pire, qu'il te fait mal sous la surveillance de personne, la M…F ne te laissera pas tomber. Même si tu ressembles plus à rien, ou que t'as une demande de dommages et intérêts équivalents à dix fois ton salaire annuel, que les médias veulent t'interviewer pour que tu leur dises à quel point tu as été héroïque/irresponsable ou les deux, bah même dans tous ces cas, tu peux compter sur l'assureur-militant.

Ouf! Parce que moi, j'avais plutôt eu l'impression que tu pouvais bien faire ta dépression dans ton coin, demander le soutien de ta direction face à des parents d'élève excessifs ou réclamer l'exclusion d'un élève violent en vain, tout le monde s'en foutait. Un peu comme ce cher proviseur-adjoint d'un lycée "normal" où j'ai enseigné qui m'a juste dit qu'il ne pouvait rien faire et que je devais faire le dos rond avec ma classe de terreurs de 1ère STG qui s'amusait à balancer des bombes lacrymo dans les couloirs et dont l'un des caïds a passé une nuit en garde à vue pour avoir cassé le nez d'une fille de terminale (bien sûr, il a été relâché avec un simple rappel à la loi et s'est pointé comme une fleur à mon cours le lendemain matin sans que qui que ce soit m'ait prévenue que cet élève, qui avait mis comme hobbie "boxe thaïlandaise" dans la fiche de présentation du début d'année, pouvait se montrer violent avec la gent féminine).

Heureusement, pour la modique somme de 35 Euros annuels, je pourrai acheter un peu de soutien dans l'exercice de ma profession. J'en ai de la chance!