2f6056cd2565d57eda0f18512949b9e4Cher lecteur,
Maintenant que tu es au fait de notre parcours matrimonial de A à Z à mon chéri et à moi, tu as pu constater la solidité du lien amoureux qui nous unit. Et, comme tu le verras aujourd’hui, ce lien est régulièrement mis à rude épreuve. Car malgré tout l’amour qu’il y a entre nous, il n’y a pas que moi dans la vie de mon époux. Voilà, c’est dit. Mon conjoint adoré entretient une passion ailleurs. Je sais, c’est terrible, mais c’est la vérité. D’ailleurs, il ne s’en est jamais caché, il a toujours été très honnête et je l’aime tellement que jamais je ne lui demanderai de choisir entre elle et moi. Ainsi, quelques weekends dans l’année, mais aussi pendant les vacances, il prend la poudre d’escampette pour la retrouver, me laissant seule à Paris à grignoter frénétiquement du chocolat devant des séries télé ou à me faire masser au hammam avec mes copines, dont certaines (et il y en a plus qu’on le croit) sont dans la même situation tragique, pour oublier ce célibat forcé. 
Lui revient le soir, les cheveux ébouriffés, les yeux rougis, le corps fourbu, le sourire aux lèvres, heureux.
Et celle qui comble mon tendre mari et avec laquelle je ne pourrai jamais rivaliser, c’est … la planche à voile.

Ah tu ne t’y attendais pas à celle-là, hein ? Je sais, je joue avec tes nerfs, telle une prof sadique faisant croire à ses élèves qu’ils vont avoir une interro surprise, mais c’est plus fort que moi. Mes blagues pourries me font mourir de rire (c’est déjà ça, conviens-en).
Bref, revenons à nos moutons. La passion qui dévore mon chéri d’amour est en effet quelque peu surprenante. Car non content d’être ingénieur et consultant, mon adorable moitié est également véliplanchiste. Ou windsurfer pour faire plus classe. Ou encore funboarder si tu veux vraiment te la péter.

Je vois déjà le sourire narquois qui ne manque pas de se dessiner sur ta mine réjouie, lecteur peu averti. Tu t’imagines la planche à voile comme un gentil sport de papi, avec des voiles triangulaires jaunes fluos, des flotteurs taille « Sauvez Willy » et des gilets de sauvetage oranges trop grands. Tu te revois en 1986 à Hyères-les-Palmiers en train de galérer pendant des heures à essayer de lever ta voile en tirant sur le tire-veille, les fesses en arrière et les jambes tremblantes, pestant contre tes parents qui, pour avoir la paix, t’ont inscrit de force à un stage d’une semaine, 6h/jour. Toi, tu voulais seulement draguer tranquille sur la plage, et tu te retrouves dans un ridicule fini, vacillant sur ton flotteur instable, luttant contre des pertes d’équilibre qui se soldent en général par des ploufs aussi sonores que douloureux lorsque tu te prends le mât dans la tronche…

Tu t’imagines un peu ça en fait :

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Mouahahahah ! Tu penses vraiment que je tolérerais que mon mec se barre un weekend par mois (voire plus) pour ça ??? Nan, mon mec à moi, il fait un sport de l’extrême hyper dangereux où y a que des mots anglais pour expliquer les figures tellement c’est fun, tellement c’est trop hype, tellement c’est un sport de oufs. D’ailleurs, il appelle pas ça de la planche à voile, mais du windsurf ou du funboard tellement qu’en français, le mot est pas à la hauteur du sport.
Mon mec, il te fait des back loops et des duck jibes les doigts dans le nez. Il te fait un water start dans des creux de 4 mètres, mon mec. Oué.
Et ça donne des choses comme ça :

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Ah, c’est pas la même hein ? Là, tu comprends mieux pourquoi je fais pas le poids comparée à la décharge d’adrénaline qu’il se prend quand il fait ça.

Bon, alors évidemment, vivre avec une star de windsurf n’est pas de tout repos. A force de l’écouter me parler de son  matos, ou plutôt de son "quiver" ("kouiveur" pour les anglophobes), je connais tout par cœur et peux même te dire quelle voile prendre en fonction de la force du vent. Il peut passer des heures à m’expliquer que si t’es en 4,7m2 au lieu de 4,3m2, ça peut te ruiner une sortie tellement t’es surtoilé, tellement t’es malmené par les éléments, tellement tu vas décéder des bras parce que tu bourrines pour rester debout.

Pire, il est même aidé dans sa douce folie par des sites internet qui doivent secrètement être en partenariat avec le salon du divorce. Un site tel que www.windguru.com (ça ne s’invente pas) t’annonce le vent prévu dans tous les spots de windsurf du monde. T’as même l’orientation du vent, la taille des vagues, s’il va y avoir de la pluie, etc… Il a aussi trouvé un club de véliplanchistes franciliens avec qui il co-voiture régulièrement (oui parce qu’à Paris, idiot, y a pas la mer) pour s’enquiller entre 500 et 800 km dans la journée selon la destination choisie. Génial ! Toute une bande de psychopathes qui s’envoient des mails le vendredi soir à minuit pour savoir qui veut partir le lendemain matin dans le Cotentin, y prévoient force 8 et un peu de neige, mais allez les gars, c’est quoi perdre un doigt de pied quand on peut faire 2 heures de planche dans une eau à 10° ?
En général, t’en as une bonne dizaine qui répond présent et ils se donnent rendez-vous vers 7h du matin pour rassembler leur matos et faire la route.

Certaines épouses de véliplanchistes les accompagnent carrément (à mon avis pour vérifier leur alibi), et certaines poussent le vice jusqu’à apporter des brownies à toute la troupe (genre, « j’suis tellement compréhensive et aimante comme nana »), ou à photographier leur bonhomme sous la pluie, par 8°, pour que le dieu des vagues qu’elle a épousé ait des souvenirs de ses exploits pour quand il sera vieux (oui, parce que le windsurfer est souvent un peu narcissique aussi). Je pense surtout que c’est pour le faire culpabiliser de laisser sa chérie sous la flotte pendant que lui fait mumuse avec ses potes et le faire rentrer plus vite à la maison.
Perso, je ne suis pas si hypocrite : à moins qu’il m’emmène aux Caraïbes pour l’admirer surfer, y a pas moyen que je me gèle les miches à le regarder se manger des rouleaux. Nan, moi je préfère quand il me raconte tout le soir. Déjà parce qu’il peut me raconter ce qu’il veut, je suis pas obligée de savoir qu’il ne sait toujours pas faire un front loop, du coup, je suis dingue d’admiration, du coup c’est bon pour notre couple. Et surtout, parce qu’il est hors de question que je me lève à 6h du matin pour faire 6 heures de route dans la journée : sinon je suis très grognon, je râle beaucoup, et ça, c’est pas bon du tout pour notre couple.

Apparemment, tout ça vaut quand même le coup, puisque mon chéri rentre toujours ravi quoique systématiquement abîmé de quelque part : et une tendinite à l’épaule par-ci, et un genou vrillé par-là. « J’me suis coupé le pied avec une coquille d’huître ». « J’ai des ampoules qui saignent aux mains. » « J’ai pris le mât dans la gueule, j’ai un énorme coquard… » Nul besoin d’en rajouter, c’est là qu’est l’intérêt véritable de ce sport pour moi.

Car après avoir bien fait l’imbécile la star sur sa planche et s’être tout cassé de partout, c’est vers qui qu’il revient toujours se faire câliner ?? Vers bibi ! Et pour ça, la planche, elle pourra jamais me remplacer…